Camille avec 2 L

Dans la série : on verra

Julie Beauchamp
Commentaires
Y’a des jours comme ça, on se réveille et on oublie tout, tout ce qu’on a vécu, tout ce qu’on a traversé, on jalonne un espace-temps qui semble figé dans l’infini, on a tout simplement l’im­pression de ne plus rien désirer d’autre que cet instant ultime, comme si on pouvait emprisonner le bonheur dans notre main, comme si on pouvait le retenir là à côté de soi. Et moi, mon bonheur porte son nom, il est tatoué sur sa peau, un bonheur doux et paisible qui dort dans mes bras. Je la regarde tendrement, je suis dans un rêve éveillée, libérée de mes peurs puisqu’elle m’aime sans aucune contrainte, puisque je l’aime naturellement. Le téléphone retentit, 10h du matin, Catherine se réveille, je la serre et l’embrasse doucement dans le cou : «La sonnerie t’a réveillée?» «Oui, mais c’pas grave, j’suis dans tes bras.» Elle m’embrasse et m’enveloppe de son sourire : «Les samedis matins avec toi, j’pourrai plus m’en passer si ça continue.» Je lui souris à mon tour et lui caresse le visage. Un paroxysme de désir, une joie indéfinissable me transportent quand j’entends la voix d’Éloi, à ma porte : «Êtes-vous décentes?» Nous rions : «Oui…viens.» Éloi entre agité et hors de lui, une facette de lui que je ne reconnais pas. «Ça va?» « Ben pas vraiment… mais...» «Éloi parle, t’es tout pâle!» «C’est Ron!» Je me redresse : «Qu’est-ce qui se passe?» «Ben, y s’en vient… Il vient rester ici… à Montréal!» Je ne suis pas certaine de bien comprendre. Ron vient rester à Montréal et Éloi panique! «Viens Éloi, on va se faire du café! » Éloi sort de la chambre, j’enfile mon pyjama, j’embrasse Catherine : «Tu nous rejoins quand tu veux! » Elle m’attire vers elle en me disant : «J’suis tellement bien avec toi!» Je sors de la chambre le cœur léger, j’ai l’impression de flotter dans l’air. Je reviens à mes esprits. «Alors tu m’expliques c’est quoi l’problème!» Éloi me regarde avec un air défait : «Tu comprends pas! Il s’en vient vivre à Montréal! Il veut qu’on soit ensemble. Tu comprends-tu là!» Éloi se prend la tête à deux mains. «Imagine, Ron veut s’établir… avec moi… il est tanné de notre relation à distance… On lui a offert un poste dans un journal ici et il l’a accepté… Tout simplement… sans avertissement.» «Mais attends, il t’en avait parlé, non? » Éloi m’explique en long et en large qu’ils en avaient discuté, mais il ne pensait jamais que ça deviendrait possible, que ce serait aussi vite, qu’il n’est pas prêt à ça. Je réplique : «T’es pas prêt à quoi, exactement? Tu l’aimes, ce gars-là, vous allez enfin pouvoir être vraiment ensemble!» «C’est ça, penses-tu que j’ai le goût de rendre des comptes à tous les soirs à mon chum, et oui je l’aime, mais… J’ai pas envie de me ma-rier, j’aime ma vie comme elle est!» Catherine nous rejoint, je lui explique qu’Éloi vit une crise d’intérêt national, «la crise du gars qui se sent pris au piège parce que l’homme de sa vie veut partager ses toasts avec lui trois matins par semaine!» «T’es pas drôle Camille!» Catherine reprend : «C’est vrai que tout le monde a son propre rythme. T’es peut-être pas rendu là, à t’engager… avec un seul gars.» «Merci, Catherine! Tu vois Camillou, au moins, ta blonde me comprend, elle!» Catherine doit partir, elle travaille ce soir, je vais la reconduire à la porte. Nous nous serrons très fort et elle me dit : «C’est l’fun d’être ta blonde.» «Oui… et moi, j’suis contente que t’aies envie d’être avec moi… À ce soir?» «Oui, tu viens me rejoindre au resto?» Je fais signe que oui.
Je retourne voir Éloi, qui semble découragé. Nous discutons pendant plus de deux heures. J’ai plutôt l’impression qu’il ne sait pas trop comment réagir. Pour lui, quitter un gars, c’est la chose la plus facile à faire, mais sa relation avec Ron, il y tient et il n’est pas prêt à vivre avec lui ni à vivre sans lui. «Éloi, relaxe un peu, c’est pas un drame. Tu verras bien comment les choses vont se passer. Il arrive quand, Ron?» «Dans trois semaines, il sera ici… Trois semaines pour trouver un terrain d’entente… et toi, c’est l’amour fou hein?» «Oui, c’est génial… et je crois que j’en suis amoureuse…» Le téléphone sonne, je réponds. C’est Catherine, toute énervée : «Camille, tu sais pas quoi! Je viens de recevoir un appel de mon patron au resto! Et il me propose d’aller partir un restaurant à New York!
Tu sais le projet dont je t’avais parlé, ils ont signé, ça y est, il me donne carte blanche! Je suis sous le choc, c’est une chance inouïe!» Je suis confuse, je ne sais comment réagir. «Je… Je suis contente pour toi… C’est une grande nouvelle… Mais c’est pour quand?» «Je n’ai pas tout les détails, peut-être dans un mois ou deux, je vais t’en dire plus ce soir… Il faut que j’parte, je t’embrasse très fort, j’ai hâte de te voir!» «Moi aussi, à plus tard.» Je raccroche, hébétée, elle va peut-être s’envoler pour New York…