Camille avec 2 L

Pas la peine de...

Julie Beauchamp
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J’entends encore sa voix : «Camille, Camille, attends, je suis là…» J’entends encore la mienne : «Qu’est-ce qui se passe? Ton ex est chez moi, tu l’savais…» Sa voix presque éteinte me répondant : «Oui… je savais… mais…» Mais quoi, mais quoi, pas de nouvelles d’elle, je ne comprends pas ce qui se passe, un tourbillon dans ma tête, une vague enfouissant mes pensées, une marée interminable me rendant sourde, sourde à toute forme d’explications, des brides de mots traversant cet ouragan que j’écoute interdite... «J’ai voulu t’appeler, mais je n’osais pas; en fait...(inaudible) je pensais que tu n’étais plus seule, je…» Et j’ai répondu : «Qu’est-ce que tu m’racontes, tu parles de qui, de moi? Je n’étais plus seule! Non il y avait une vingtaine de personnes; en effet, je n’étais pas seule, j’attendais ton appel, un signe de toi, un mot!» Et j’ai terminé sur un : «Nous deux, c’est ça, notre histoire, une suite de malentendus, pas la peine de continuer, c’est pas la peine…» «Tu as peut-être raison… mais... Camille je ne te suis pas… mais... c’est sûrement mieux comme ça». Et j’ai raccroché en espérant bêtement qu’elle me rappelle. Je m’essuyais les yeux quand Éloi est rentré dans ma chambre, il m’a serré dans ses bras et je lui ai dit : «C’est fini, ça ne vaut pas la peine.» Éloi est parti ensuite raccompagner les invités, prétextant un soudain mal de tête pour justifier ma désertion de mon propre vin et fromage.
Il est 5h30 du matin, je n’arrive pas à dormir, je n’arrive pas à pleurer, je repasse en boucle les événements de la soirée, et j’ai les paroles de Catherine qui ne cessent de revenir dans mon esprit, il s’est passé quelque chose dans sa tête, je n’ai pas saisi ce qu’elle voulait m’expliquer, je ne l’ai pas laissé parler, je… j’arrête, je ne vais quand même pas me blâmer pour cette situation, je ne sors même pas avec elle et ça m’épuise depuis le tout début, pourquoi fallait-il que je tombe sur cette fille? Pourquoi elle? Dormir, il faut dormir!
Éloi cogne à ma porte, j’ouvre un œil. «Camille, réveille-toi!» Je regarde le réveil. «Y’est 8h du mat!» «Viens, il faut que tu te lèves.» «Pourquoi?» « Viens, j’te dis!» Je me lève, lentement, j’ai la tête dans le brouillard. «T’es ben mieux d’avoir une bonne raison pour…» Quand apparaît tout à coup devant moi… Catherine! Assise à ma table de cuisine! Je me frotte les yeux, je dois rêver, je me pince subtilement, Catherine est bien là, j’entends la voix d’Éloi murmurant : «Bon, je vous laisse, les filles; j’vais m’coucher.» Non, je ne rêve pas! «Salut…» «Salut… je sais qu’il est tôt, je sais que je n’aurais pas dû venir ici. Je sais tout ça, il fallait que j’t’parle.» Ouf! Je reprends mes esprits, j’essaie de remettre ma tête à sa place. «J’m’attendais pas à te revoir… aussi tôt le matin.» Catherine baisse les yeux : «J’m’excuse, j’ai pas fermé l’œil, t’étais tellement en colère contre moi, et je ne comprenais pas, j’voulais qu’on s’explique face à face.» J’acquiesce de la tête, je nous fais du café, je sens son regard sur moi, je me retourne et lui souris gentiment; visiblement, nous sommes toutes les deux mal à l’aise. «Viens, on va aller dans ma chambre.» Catherine me suit, nous ne nous sommes même pas embrassées, touchées, rien, aucun geste posé l’une envers l’autre, comme s’il existait une barrière imaginaire entre nous. Catherine s’assoit droite comme une barre sur ma chaise de bureau et je m’installe en indien sur mon lit, j’allume une cigarette et ouvre la conversation : «J’suis surprise de te voir, je m’excuse pour l’appel un peu abrupte j’ai...» «Non, ça va, j’suis pas venue te voir pour ça, c’est juste que je ne comprenais pas ta réaction... je pensais que tu voulais ne plus avoir de mes nouvelles…» «J’attendais ton appel, au contraire, pourquoi tu m’dis ça?» Catherine continue étonnée : «Ben Camille, le e-mail que tu m’as envoyé était assez clair!» Le e-mail! Quel e-mail? Je la regarde interloquée, ne comprenant rien «De quoi tu me parles exactement. Je ne t’ai jamais envoyé de courriel!» Elle reprend : «Tu me niaises... j’ai reçu un courriel de toi le lendemain qu’on s’est parlé. Tu m’as demandé de régler les choses avec mon ex... ce que j’ai fait, et voilà que je reçois un message me disant que tu ne veux plus me voir, que c’est trop compliqué et surtout que c’est trop tard...genre, ne m’écris pas et ne m’appelle pas, etc... signé Camille.» Je suis abasourdie, je n’en crois pas un mot, je bondis de mon lit. «Voyons! Je ne t’ai jamais écrit... tu me crois? Pourquoi j’aurais fait ça?» Catherine est aussi confuse que moi, je continue : «C’était mon adresse courriel, t’es sûre?» Catherine me regarde incertaine : «C’était pas ton adresse habituelle, mais j’ai pas fait attention, je croyais que tu avais une autre adresse. Tu me parlais de la nuit qu’on avait passé ensemble, c’était très précis, donc, ça ne pouvait qu’être toi!» «Ce n’est pas moi qui ai écrit ce courriel... et je n’ai pas de deuxième adresse!» Nous nous précipitons sur l’ordi, Catherine me fait lire le faux courriel et l’adresse n’est pas la mienne, c’est une adresse que je ne connais pas, je suis sans connaissance et en colère. «Qui a pu bien écrire à ma place? Qui sait que nous avons passé la nuit ensemble? Qui est assez fucké pour faire ça?» Catherine se lève et vient me serrer dans ses bras : «Je pensais vraiment que c’était toi!» Je la regarde dans les yeux en glissant mes bras autour de son cou et je l’embrasse doucement, nous nous enlaçons tendrement, pour le moment l’enquête peut attendre.