Du 28 juin au 1er juillet 2007

Le corps s’expose dans tous ses états... à travers l’art d’Yvon, de François, de Jean et de Wendy

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Pour une 8e année d’affilée, le Festival international Montréal en Arts (FIMA) s’installera dans la rue, du 28 juin au 1er juillet, avec ses artistes et artisans et un public de curieux et d’amateurs. Le FIMA présentera des créateurs du Québec, de l’Ontario, du reste du Canada, des États-Unis et de la France. Les kiosques et les tentes colorés des artistes auront donc de nouveau pignon sur rue, sur Sainte-Catherine Est (entre les rues Saint-Hubert et Papineau). Yvon Goulet, François Mercier, Jean Chaîney et Wendy Stephens, comme 150 autres artistes seront présents pour rencontrer le public et lui proposer diverses formes que prend l’art visuel et pictural, allant du classique au moderne et du figuratif à l’abstrait. Nous les avons rencontrés, alors qu’ils se préparaient pour l’occasion. Pour un artiste en art visuel, le regard du public est nécessaire. Rares sont ceux qui ne souhaitent pas exposer leurs œuvres. C’est un verdict parfois cruel mais indispensable pour pouvoir continuer sa recher­che. Pour Yvon, Jean, François et Wendy, créer, c’est une manière d’être au monde. Avec humilité, leur proposition ne cherche pas à révolutionner nos sociétés. Mais par leur témoignage, leur vision singulière, ils nous amenent à réfléchir et à bousculer nos certitudes, pour nous déranger et, parfois, pour nous rassurer.

Tous les quatre accordent une place importante au corps masculin ou féminin dans tous ses états. À une époque où la représentation de l’homme nu n’a plus la même valeur subversive que dans les années soi­­-xante-dix, elle représente encore pour les trois artistes masculins un potentiel de libération et, quoi qu’on en pense, la contestation d’un ordre marqué par la morale et l’interdit. L’expression d’un désir et aussi d’un appétit réduite à son essence, dévoilant les facettes de l’intime et de l’âme, ne peut laisser indifférents aussi bien le créateur que le spectateur. La question se pose différemment à travers le travail de Wendy : les lesbiennes ne sont pas autant sujet de représentation picturale ou photographique. Mais la photographe a décidé d’y remédier...

«Même longtemps après avoir fait ma sortie du placard, je n’osais représenter sur dessin mes phantas­mes», rappelle Jean Chaîney joint au téléphone. «C’était comme une faiblesse que je considérais comme coupable.» L’interdit quant à l’expression des phantasmes témoigne bien de l’effort à fournir aussi bien pour le créateur que pour le spectateur, afin de surmonter les conventions sociales qui relèguent encore la nudité masculine à la marginalité ou au sexe, sans percevoir au-delà de la première lecture d’autres sensations et d’autres sentiments qui peuvent animer les œuvres.

De son côté, François Mercier, qui peint aussi bien des femmes que des hommes, assure que sa sensibilité d’homosexuel lui permet de mieux appréhender les deux sexes. «Ma façon de percevoir les hommes et les femmes relève d’un point de vue homosexuel. Toutefois, je cherche plus à représenter le potentiel personnel que sexuel de l’être humain», affir­me-t-il. Avec une démarche d’ail­leurs plutôt inédite. «La plupart des peintres peignent à partir de ce qu’ils voient, je peins à partir de ce que j’entends. Je peux commencer une toile à partir d’une conversation entendue dans un café, par exemple, mais ce sera toujours le reflet de mes préoccupations, ma propre vision et ma propre interprétation. Je ne fais pas automatiquement de lien entre la sexualité et la génitalité. Mais ma sexua­­-lité a nécessairement une influence.»

L’exploration d’un territoire encore tabou peut parfois être perçue comme une provocation. C’est ce que ressent parfois Yvon Goulet dans les commentaires sur ses œuvres. «J’essaie de témoigner de ce que nous sommes, et je montre les différentes facettes, même celles qui sont les moins décoratives. D’où cette impression que peuvent provoquer certaines de mes toiles. Mais de montrer des gars hors ghetto, des gym-queens, des drag-queens ou des bears, témoigne de notre réalité. C’est pareil quand je représente le visage d’un séropositif marqué par la lipodistrophie.»

Aucun de ces quatre créateurs ne nie que son homosexualité fait partie intégrante de son travail. «Est-ce que d’être une artiste lesbienne est le but de mon travail ? Non, pas intentionnellement, mais l’homo-
sexu­a­lité reste un facteur important», constate simplement Wendy Stephens. Le choix s’est imposé pour Yvon Goulet lorsqu’il a découvert qu’il était gai et qu’il a perçu combien la société était peu ouverte à l’homosexu­alité. «Mais j’ai toujours souhaité par mon travail poser des questions et faire réfléchir aussi bien les gais que les hétérosexuels», ajoute-t-il. Pour Jean Chaîney, la prolifération d’œuvres avec une thématique gaie sonne comme un défi. «Je serais tenté de dire qu’il faut beaucoup d’originalité pour se démarquer comme artiste, mais en même temps un corps d’homme représenté le plus naturellement du monde est toujours une valeur sûre.» À condition qu’il dégage autre chose qu’une plastique un peu froide. «Il faut qu’il y ait un contenu, que cela ne se limite pas au corps. On ne passe pas sa vie avec un corps, aussi beau soit-il, mais on peut la passer avec un être humain. On peut aimer le sexe mais préférer l’amour», ajoute François Mercier.

Est-ce à cause de cette précieuse distinction que certains s’attardent sur la représentation d’un visage qui, plus que toute autre partie du corps, vient nous confronter, nous émouvoir, nous déranger? Nous nous regardons en cet autre qui nous regarde. Avec son projet Dykes in Their favorites hats (voir photos ci-contre), Wendy Stephens a photographié plus de 100 lesbiennes de diverses origines et de divers milieux à travers le Canada. «Une manière de montrer la diversité mais aussi de rappeler que nous appartenons tous à la même communauté d’être humains, en dépit de notre orientation sexuelle».

En fait, chacun à sa manière considère la création comme des passerelles qui nous rapprocheraient après nous avoir surpris, gêné, parfois agressé, mais aussi séduit ou, comme le souhaite aussi Jean Chaîney, apaisé. Après tout, certains tableaux peuvent être un baume de l’âme. Un sentiment que n’est pas loin de partager François, qui a constaté, au fil de son expérience, que plus il prenait plaisir à réaliser une toile, plus les chances qu’elle plaise étaient grandes. Et peut-être pouvait-elle toucher tout le monde, les gais comme les hétéros. Une préoccupation qui touche d’ailleurs Wendy Stephens, qui souhaite que ses photos de les­biennes ne soient pas perçues comme une frontière entre «nous» et les «autres», mais bien comme le chaînon manquant dans la représentation de l’humanité à laquelle nous appartenons.

Si ce besoin semble encore impérieux, c’est que quoiqu’on en dise, l’invisibilité dont nos communautés ont souffert n’a pas encore totalement disparu et qu’elle mérite toujours qu’on se batte contre elle. «Notre travail sera toujours nécessaire tant qu’il existera une répression de l’homosexualité. Qu’elle soit forte comme dans certains pays ou plus diffuse comme ici, nous devrons nous faire entendre, nous faire voir, même si cela peut être dérangeant et confrontant», de conclure Yvon Goulet.