Camille avec 2 L

Margaritas por favor

Julie Beauchamp
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Je me réveille tranquillement, j’entends Éloi discuter dans la cuisine, je me pointe le bout du nez. Ron est là, avec son irrésistible accent anglais, il me voit et dit « J’espère qu’on t’a pas réveillée! » « Non, pas du tout! Quand es-tu arrivé? Je n’ai rien entendu.» « Hier soir, vers minuit et demi. On est allé prendre un verre et on est rentré tard! » Éloi le regarde et ajoute « Tard! Il était deux heures du matin, tu vieillis, mon chéri, ça parait que t’as eu 35 ans le mois dernier! » Ron, le non-chum d’Éloi est en ville pour le week-end. Il est tellement charmant, relaxe et beau comme dans un magazine de GQ. Je ne comprends pas Éloi qui refuse de s’engager davantage dans cette relation. Il me sort toujours la même rengaine « Ron est à Toronto et moi à Montréal, ni l’un ni l’autre ne veut déménager, j’aime ma vie ici, et c’est clair entre nous: on fait ce que l’on veut chacun de son côté, on ne se doit rien, mais quand on se retrouve, on est ensemble. » « Oui, mais tu l’aimes ce gars-là! » « Oh! Camille, y’a tout’sortes d’amour, et pour l’instant, on est très heureux comme ça! » J’ai abandonné très vite le sujet, Éloi a le concept amoureux très élargi et moi je suis plutôt exclusive. Ron me demande : « Alors Camille, Éloi m’a parlé de cette date qui a viré au cauchemar il y a deux semaines! As-tu reçu d’autres nouvelles de cette fille? » Je le regarde un peu découragée « De Catherine? Ouais, elle m’a réécrit pour s’excuser, s’expliquer, pour qu’on se revoit…et je n’ai pas donné suite. Le pire dans cette histoire-là c’est qu’elle me plaisait vraiment…mais ça commence vraiment mal une relation…euh… je veux dire une rencontre, l’ex encore dans le décor… » Éloi prend un malin plaisir à m’imiter et à terminer mes phrases (ça fait quand même deux semaines que je ne parle que de ça et que je répète en boucle le même discours). En me parodiant, il dit: « Je veux quelque chose de simple, c’est moins thrillant, mais c’est plus sûr! » Ron éclate de rire : « Tu vas finir par trouver, je suis certain…mais j’espère que ce sera quand même un peu thrillant! » Éloi reprend : « Ce soir, Camille, nous t’invitons à manger dans un nouveau resto du Village. Barbara, une amie de Ron, va venir nous rejoindre, qu’est-ce que t’en penses? » « Ça me va! Je n’ai absolument rien de prévu! »
18h30, nous nous dirigeons vers le restaurant, la réservation est à 19h. Arrivée à la hauteur de notre destination, j’entends un « You-hou! I’m here! » Ron s’exclame en approchant et en l’embrassant : « Hey Barb! I’m so glad to see you! Je te présente Éloi et Camille! » « Hello à vous deux! » dit-elle en nous embrassant tour à tour. Ron nous fait remarquer que Barbara est très sociable. Je l’observe rapidement: la mi-trentaine, les yeux et les cheveux très noirs, les talons hauts, le jeans dernier cri et le petit haut parfaitement ajusté. Nous allons nous asseoir, la déco est hallucinante, très dépouillée et en même temps très chaleureuse, une rencontre de deux univers. Barbara, qui ne cesse de parler, s’écrie : « Wow, c’est beau ici! Ça fitte avec moi! Hahaha! » Je lui souris poliment; en effet, elle est particulièrement expressive et à la limite prétentieuse. Nous commandons des margaritas pour tout le monde. J’opte pour le carré d’agneau à la demi-glace de romarin, les gars pour le confit de canard à la pétale de rose et Barbara pour le tartare de saumon. « Alors Camille, ça fait longtemps que tu es single, je crois! » Je jette un regard à Éloi avant de répondre : « Un p’tit bout de temps, mais ça me va comme ça, je ne suis pas pressée… Et toi, Barbara tu es avec quelqu’un? » « Tu peux m’appeler Barb…Non, ça va bientôt faire un an et c’est pas facile rencontrer! Soit elles n’ont rien à dire, soit la baise est terriblement moche; en fait, je suis assez difficile, tu comprends, j’ai quand même des standards, bla bla bla.» Pendant que Barb discourt sur ses rencontres amoureuses, je termine mon verre et en recommande un autre immédiatement. Personne n’a le temps de placer un mot, elle est sur le bord de me taper royalement sur les nerfs. J’ai de plus en plus envie d’une cigarette. « Je vais aller fumer. » Éloi décide de m’accompagner. « Éloi, elle parle sans arrêt, ça m’étourdit! » « Arrête d’être aussi judgmental, elle est super gentille, drôle… et cute, elle avait hâte de te rencontrer! » « Me rencontrer? Ha! J’comprends, tu m’as embarquée dans un blind date! » « Ben… pas vraiment, mais elle est célibataire, et on a pensé que vous pourriez vous rencontrer. » Nous revenons, nos plats principaux sont finalement servis, le souper est délicieux. Deux margaritas et 3 verres de vin plus tard, je commence à rire des commentaires de Barbara, et une discussion s’ensuit sur la fidélité dans les couples gais où nous débattons les gars contre les filles. Barbara s’avère une argumentatrice hors pair. J’en viens même à l’embrasser sur la joue lorsqu’elle bouche Éloi sur une question de différence entre les gars et les filles: voir si tout n’est qu’une question d’hormones, comme si les gars ne pouvaient pas contrôler leurs instincts et que les filles étaient des demi-vierges aux âmes pures! Cette soirée commence à être drôlement intéressante. Ron, qui est critique culinaire pour un journal à Toronto, ne tarit pas d’éloges à l’endroit du chef du restaurant. Il a été surpris par la finesse des arômes. « Il faut que j’aille voir le chef qui a conçu ces plats, c’était vraiment bon! » Il se dirige vers la cuisine; pendant ce temps, Barbara se rapproche de moi, en me murmurant des fausses sérénades pour nous faire rire. Elle et Éloi partent dans un délire dalidien et Barbara devient de plus en plus aguichante. Ce que l’alcool peut nous faire faire! Ron revient enchanté « Il faut que je vous présente la personne qui nous a concocté ce merveilleux repas! Voici…» En levant la tête, Éloi recrache son café sur la table, je suis décontenancée, surtout que je suis presque assise sur les genoux de Barbara, je bondis sur ma chaise et je bredouille :
«… Catherine! C’est toi qui… » « Oui, c’est moi qui… As-tu aimé? » Ron nous regarde abasourdi « No kidding! C’est elle!