Solidarité entre les diversités?

Gilles Marchildon
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J'étais sous le choc : Toronto, village gai, été 1992. Peu après mon arrivée, en me promenant dans le quartier gai de Toronto, dans lequel j'ai habité pendant 2 ans, je suis tombé sur une boîte aux lettres de la Société canadienne des postes… sur laquelle un graffiti oblitérait les mots français. J'étais hébété. Je ne comprenais pas comment un graffiti anti-français pouvait exister dans le quartier gai. Certes, il était possible qu'une personne hétérosexuelle ait posé le geste. N'empêche que compte tenu de l'emplacement de la boîte, les chances étaient que…
Dans l'innocence de ma jeunesse, j'avais pris pour acquis qu'une personne lesbienne, gaie, bisexuelle ou transsexuelle (LGBT) – membre d'une minorité autant sur le plan numérique que sur le plan socio-politique – serait nécessairement sympathique à l'égard d'une autre minorité.
En d'autres mots, une personne homosexuelle appuierait probablement le bilinguisme officiel car cela reflétait le droit à l'égalité des francophones, un groupe minoritaire tout comme les personnes LGBT. Or, comme le souligne la boîte aux lettres, ce n'est pas nécessairement le cas.
Depuis, j'ai découvert de nombreux autres exemples où des victimes de la discrimination, que celle-ci soit motivée par la race, l'ethnie ou la religion, s'opposent à l'égalité des membres d'un autre groupe minoritaire. Pourtant, les diversités, ou plus précisément les minorités, ont intérêt à faire preuve de solidarité réciproque.
La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec semble comprendre ce tissage entre l'égalité des communautés minoritaires si on s'en remet au Rapport de consultation du Groupe de travail mixte sur l'homophobie, rendu public récemment dans son document De l'égalité juridique à l'égalité sociale – Vers une stratégie nationale de lutte contre l'homophobie. Le Rapport souligne que, tout comme l'homophobie et l'hétérosexisme, le racisme constitue une forme d'oppression ayant un effet néfaste sur les nouveaux arrivants LGBT. Entre autres, le rapport présente des recommandations au Ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles du Québec. Notamment, on recommande au Ministère qu'il «dispense aux professeur-e-s de français, ainsi qu'aux agent-e-s d'accueil, d'accompagnement et d'aide à l'intégration, une formation de base sur l'homophobie et les réalités des personnes de minorités sexuelles qui soit adaptée aux réalités interculturelles». Plus loin dans le Rapport, on recommande «un protocole de références croisées» pour que toute personne ayant un contact avec les réfugiées et les immigrants puisse bien renseigner ceux qui font partie d'une minorité sexuelle. Cela relève du gros bon sens, surtout que des personnes LGBT de partout à travers le monde immigrent au Canada, compte tenu de notre réputation positive quant à la protection contre la discrimination basée sur l'orientation sexuelle.
Au-delà de ce que peuvent (et doivent) faire les gouvernements pour mieux accueillir les immigrants, la communauté LGBT peut aussi agir en ce sens.
Voyons, par exemple, ce couple de femmes lesbiennes juives qui ont offert leur appui à un homme, soupçonné d'être un terroriste islamiste, présentement en prison.
Comment des lesbiennes juives sont-elles venues à appuyer un musulman pratiquant qu'elles n'avaient jamais rencontré? Elles se sont objectées aux certificats de sécurité imposés par le gouvernement dans une série de mesures draconiennes pour contrer le terrorisme.
Hassan Almrei, un homme de 33 ans originaire de la Syrie, est arrivé au Canada en 1999 comme réfugié mais avec un faux passeport. Il fut arrêté le mois suivant les attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Depuis plus de cinq ans, il est en prison sans que le gouvernement canadien porte d'accusations formelles contre lui et présente des preuves pour démon­trer qu'il fait partie d'un réseau lié à Al-Qaeda.
En apprenant que les certificats de sécurité permettaient au gouvernement fédéral de détenir des personnes comme M. Almrei, Jean Hanson et Diana Ralph se sont présentées en cour, offrant même une caution de 10 000$ pour tenter de le libérer.
Bien qu'il soit toujours en prison, M. Almrei a développé un lien d'amitié avec le couple lesbien qui, lui, continue à lui offrir son appui, voire à préparer un studio dans lequel il pourra vivre après sa libération.
Dans une entrevue avec le réseau anglais de Radio-Canada, l'une des femmes a déclaré que c'est grâce à sa condition de personne juive minoritaire et opprimée qu'elle éprouve une plus grande sympathie pour des personnes comme M. Almrei.
Leur exemple me réconcilie avec ma boîte aux lettres et son graffiti. Les personnes LGBT pourront peut-être apporter un nouveau regard sur la question des «accommodements raisonnables».

*Gilles Marchildon est l’ancie directeur général d'Égale Canada, un groupe pancanadien qui se porte à la défense des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées.