Chère Kimberly, ce n'est pas peine perdue

Gilles Marchildon
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Vous ne la connaissez peut-être pas, alors permettez-moi de vous la présenter. Kimberly Nixon habite Vancouver. C'est une femme avec un grand cœur. Il y a longtemps, elle a été victime d'agression sexuelle, comme tant d'autres femmes malheureusement (même si elle n'est pas comme la grande majorité d'entre elles - je vous expliquerai). Toujours est-il que Kimberly s'est retrouvée dans un centre d'aide pour femmes victimes d'agression sexuelle. On lui a porté secours et offert un appui inestimable, qu'elle a d'ailleurs fort apprécié. Plus tard, ayant bénéficié des services d'un centre pour femmes, Kimberly offre ses services comme bénévole au Vancouver Rape Relief Society (VRRS). Elle s'inscrit et participe à une formation intensive au cours de laquelle le personnel apprend qu'elle n'est pas née femme.
En effet, Kimberly est une femme transsexuelle. Son vécu comme femme et comme victime d'agression sexuelle ne comptent pas. Le fait qu'elle soit née et qu'elle ait vécu un certain temps dans le corps d'un garçon la disqualifie, selon la VRRS. La VRRS refuse d'accepter Mme Nixon en tant que conseillère pour les victimes de viol, décrétant que ses conseillères doivent être nées avec le sexe féminin.
Kimberly perd alors son emploi comme bénévole, mais dépose une plainte au Tribunal des droits de la personne de la Colombie-Britannique (C.-B.). Celui-ci tranche en sa faveur et lui octroie la plus grande compensation monétaire de son histoire. La VRRS fait appel de la décision et le cas se rend devant la Cour suprême de la C.-B. qui renverse la décision du tribunal. Mais Nixon persiste et signe. Sa cause passe devant la Cour d'appel de la C.-B., mais, là aussi, elle essuie un échec, par une décision unanime des trois juges. Malheureusement, la Cour suprême du Canada vient de mettre fin à sa contestation judiciaire, qui aura duré 12 ans, en refusant d'entendre son appel. Elle n'entend que dix causes au cours de sa session hivernale et celle de Mme Nixon ne figure pas sur la liste.
Le refus de la Cour n'est pas de bon augure pour les droits des personnes transsexuelles, et même ceux des personnes gaies et lesbiennes, puisque désormais, n'importe quel groupe qui fait l'objet d'une protection juridique fondée sur la Charte canadienne des droits et libertés (genre, croyance religieuse, handicap, etc.) pourrait, en théorie, pratiquer de la discrimination à l'égard d'autres groupes protégés. Par exemple, des groupes de gens confrontés à des handicaps excluent parfois des personnes avec le VIH.
De plus, de nombreux groupes religieux pratiquent de la discrimination et rejettent les personnes qui s'affichent comme homosexuelles. Récemment, toujours en Colombie-Britannique, l'archevêque de Victoria a licencié un prêtre et un administrateur de paroisse. Ce dernier avait déclaré à quelqu'un de la paroisse qu'il était gai. Cette nouvelle s'est rendue jusqu'aux oreilles de l'archevêque qui a demandé au prêtre de se débarrasser de son administrateur. Or, le prêtre a refusé par solidarité. Résultat : les deux ont été mis à la porte!
Cette forme de discrimination est légale dans le contexte de la jurisprudence établie par la cause Nixon, bien que l'on puisse dire qu'elle manque de charité. La démonstration de courage de Kimberly Nixon n'a toutefois pas été vaine et a même porté fruit puisque sa cause a contribué à une évolution positive des mentalités. En effet, plusieurs organisations féminines se sont penchées sur la question des femmes transsexuelles et, à l'inverse de la VRRS, de nombreux centres d'hébergement et de soutien pour femmes se sont ouverts aux femmes transsexuelles. Certains ont même adopté des politiques explicites pour les accueillir et affirmer leur droit de recevoir des services.
Le refus de reconnaître et d'accepter la féminité d'une personne qui possédait les attributs d'un homme à la naissance, mais qui a changé de sexe par la suite ou qui a commencé le processus de changement, porte atteinte à sa dignité. Cela marginalise davantage des personnes qui sont déjà victimes de l'ignorance et du mépris des autres. De plus, cela entraîne des répercussions néfastes pour toutes les collectivités qui luttent pour l'égalité des droits. Comme l'a dit Martin Luther King Jr., une injustice à l'égard d'une seule personne est une injustice envers nous tous.

*Gilles Marchildon est anciennement directeur général d'Égale Canada, un groupe pancanadien qui se porte à la défense des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées.