Camille avec 2 L

Vice versa

Julie Beauchamp
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Dimanche midi, dur réveil: en me tournant pour regarder l’heure, j’ai failli écraser le chat. Je me sens comme une funambule en chute libre; déroutante sensation de rompre avec l’habitude des caresses passées, des lèvres, de la voix et du corps de celle que j’ai aimée pour finalement me retrouver avec une autre, avec d’autres rimes venues se jouer sur ma peau, avec un nouveau plaisir partagé dans l’extase du moment. «Maintenant que vais-je faire avec Laure?» «Toc, toc!» «Camille! À qui tu parles?» «Je suis en pleine psychanalyse avec ton chat!» Éloi se jette sur mon lit en regardant Porto : «Et puis? Allons-nous la guérir de ses épisodes névrotiques?» Porto se contente de ronronner avec entrain. Éloi reprend : «À quelle heure es-tu rentrée? Je ne t’ai pas entendu arriver.» «Il devait être 6h00, je ne me souviens pas trop, je souffrais d’une crise d’ambivalence aiguë.» «Alors, vous avez couché ensemble!» «Oui et…» Éloi se relève. «T’as l’air déçue, tu m’expliques.» Je lui raconte que la nuit s’est bien déroulée jusqu’à ce qu’il y ait l’effusion de sentiments amoureux. Je me sentais mal à l’aise devant les déclarations de passion excessives et je ne voulais pas me retrouver dans une position trop ambiguë. J’ai donc opté pour la fuite, une valeur sûre lorsque l’on ne sait pas ce que l’on veut. Éloi semble perplexe et me dit : «Alors, si je comprends bien, elle trippe sur toi, veut te revoir et te l’a dit très clairement.» «Oui! Et je n’avais qu’un pied dehors qu’elle m’appelait pour me dire que je lui manquais…» «Bon, d’accord, c’est une romantique… toi, Camille, qu’est-ce que tu veux?» «Je ne sais pas trop, je crois que j’ai envie de la revoir, mais je ne veux pas m’embarquer, et puis, elle était trop intense, trop accro, limite dépendante…» «Camille, on ne peut pas dire qu’on nage en plein Fatal attraction ici! Ok, imagine un autre scénario : si tu avais trippé aussi fort qu’elle hier soir, tu n’aurais pas le même discours, tu l’aurais trouvée sensible, attentionnée, à l’écoute, donc.» «Oui, peut-être… mais je n’ai pas ressenti pour elle toute cette explosion de bonheur intense! J’exagère un peu, mais je ne sais pas si elle m’intéresse assez!» «Ma Camille, le verdict de la dépendante affective profonde est un tantinet exagéré. Si tu arrêtes de la voir maintenant, tu ne sauras jamais si elle t’intéresse un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout! Je te prodigue ma recette miracle en matière de confusion amoureuse : laisse-toi guider par ton inconscient, suis tes pulsions et, surtout, écoute ton corps! » Je réponds ironiquement : «Merci Freud, c’est fou comme tout redevient plus clair.»
Il n’en demeure pas moins que 15 minutes plus tard, je suis au téléphone avec Laure : invitation à souper chez moi vendredi prochain.
Vendredi 18h00, le souper est prêt, j’ai la gorge sèche et une boule dans l’estomac. Laure ne m’a pas donné signe de vie de la semaine, ça me fait tout drôle de la recevoir. «Relaxe, Camille, arrête de stresser, tu reçois Laure à souper, pas la femme de ta vie à ce que je sache!» «Éloi, tu n’as pas un rendez-vous à 6h30?» Éloi me quitte en riant «Bonne soirée, ma belle!» Laure arrive pile à l’heure, elle m’embrasse sur les joues et me dit «ça va?» d’un ton désinvolte. Je suis un peu désarçonnée par son attitude qui contraste avec les déclarations de la semaine dernière, je suppose qu’elle est sur ses gardes. Étrangement, je la trouve plus jolie que la dernière fois, je lui prends la main et lui fais visiter notre palace. Ses commentaires sont colorés, je n’avais pas remarqué à quel point son esprit est vif. Du coup, je me retrouve happée par le charme de Laure, sa voix est douce et rassurante, et j’ai une envie terrible de l’embrasser, ce que je fais avidement. Laure semble ravie mais demeure assez calme. Le souper est bon, tout est réussi, je comprends que j’ai devant moi une fille lumineuse, intelligente et originale. Je la complimente sur sa vivacité, elle semble amusée et me répond «Camille, c’est gentil…vraiment.»
Nous passons au salon. J’aime ses baisers et je me laisse aller à lui dire que je la trouve belle et que ce souper était vraiment une bonne idée. Elle se relève doucement pour me regarder d’un air interrogateur, j’en profite pour la traîner jusqu’à ma chambre, où nous passons une partie de la nuit à baiser. Laure est peu loquace et je m’endors sur ce silence si paisible. Je me réveille un peu étourdie, j’ouvre les yeux et aperçois Laure qui s’habille sans faire de bruit. «Salut!» Laure me regarde confuse. «Ho! Camille, je t’ai réveillée.» «Non…tu t’habilles déjà?» « Oui, j’ai une grosse journée, tu comprends, les courses, le lavage, enfin…» «Tu…ne veux pas rester pour déjeuner, enfin, tu pourrais rester un peu… on pourrait...» «Je dois y aller, merci pour le souper, c’était génial.» «Non, attends, je vais me lever, si tu ne fais rien ce soir, je suis libre et…» «Ce soir, je suis occupée et c’était vraiment bien, mais...» «Laure, j’ai le goût de te revoir... pour ce que je connais de toi maintenant, je sais que, l’autre soir, je suis partie un peu vite et...» «Camille, tu en fais trop, je crois, et c’est comme ça, je vais y aller, je te rappelle, ok.» «Je ne comprends pas vraiment ce qui se passe, je pensais que…» «Écoute, Camille, je sais que tu sors d’une peine d’amour et que tu as besoin de t’accrocher à quelqu’un, je ne suis pas cette personne-là, je cherche une fille plus indépendante, on verra.» Laure a quitté ma chambre doucement et je suis restée couchée dans mon lit à ne rien comprendre de ce qui venait d’arriver: est-ce que je suis devenue en une seule nuit une dépendante affective?