Camille avec 2 L

Le début de l’après Marianne

Julie Beauchamp
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En me réveillant, je me sens plus légère qu’à l’accoutumée (malgré les vapeurs d’alcool). Je revois lentement les événements qui ont marqué ma soirée et mis un terme définitif à ma relation amoureuse avec Marianne. Bien entendu, je ne partage plus mon existence à ses côtés depuis qu’elle m’a quittée, mais je continuais encore, jusqu’à hier soir, à porter en moi tous mes souvenirs et à livrer au fantôme de Marianne toutes mes pensées, mes attentions et mon amour. Je me sens comme un bateau qui vient de prendre le large, je quitte enfin mon port d’attache, ce port qui m’a vue nager dans le bonheur et descendre dans les catacombes. J’entends Barbara Streisand me chanter au loin The Way We Were… et je n’ai plus envie de pleurer, juste le goût de rire d’Éloi qui s’époumone à imiter la diva. En sortant de ma chambre, je prends des airs de star dans ma robe de chambre bleu pâle en mimant le désespoir. Éloi se jette à mes pieds comme un amant terrassé en continuant sa complainte. Là, dans la cuisine, en chantonnant les dernières paroles, je découvre une liberté relativement nouvelle, une drôle de délivrance. Éloi me regarde et comprend qu’il n’est pas nécessaire de revenir sur la soirée, à l’exception d’un petit détail qui s’appelle Matt. En reprenant son souffle, Éloi sourit et répond : «Il est intéressant et j’ai son numéro au cas où…» Je reprends : «Il est parti tôt!» «Il travaillait très tôt ce matin et …ça tombait bien.» En changeant littéralement de sujet, Éloi me demande si je l’accompagne ce soir : «Dancing Queen fait une soirée chez lui, en fait une espèce de potlock, avec une vingtaine de personnes. Il va y avoir des lessssbiennes…»
«Ha! Oui! Pas des lesbiennes…et des homosexuels?» «Oui, des hommes, en fait, j’ose espérer que ce ne sera pas un party de filles avec quatre gais.» «Cher Éloi, je présume que si ce party ressemble aux autres, il n’y aura pas plus que trois filles, dont deux filles straights et…moi.» «Mais non, Camille, et de toute façon, on est ensemble, c’est tout ce qui compte.» «C’est ce que je me dis.»
20h tapant, nous sonnons chez Éric, une fille nous ouvre la porte, sa voix est douce et posée : «Entrez, la plupart des convives sont déjà arrivés.» Éloi me murmure d’une voix lente et grave: «Ouais, elle est cute.», Je souris en lui donnant un coup de coude dans les côtes. Éric se précipite vers nous en dansant : «Éloi, Camille... enfin vous voilà.» «Bon, je vous présente Laure, ma voisine.» Je souris timidement (pour faire changement). Laure retourne rejoindre les «convives». La musique est forte, une trentaine de personnes sont déjà là. Éloi me traîne avec lui et je lui demande: «Tu connais beaucoup de monde?» «Oui, outre notre petit groupe, les autres sont des amis à Éric, à Marco et à son coloc. Ils sortent parfois avec nous, mais le gars là-bas avec le t-shirt orange… je ne le connais pas du tout, mais…» «Cher Éloi, tu n’en manques pas une.» «Camille, je suis un être très sociable, tu devrais peut-être travailler ton côté…» Je lui réponds ironiquement : «Mon côté libertin…» À ce moment, Éloi est enlevé par Marco qui l’entraîne dans la cuisine. J’en profite pour prendre un peu d’air et surtout fumer une cigarette. Les partys de balcon vont bientôt remplacer les partys de cuisine, car j’y retrouve quatre autres addicts dont Laure. Elle me présente Geneviève, Tom et François. Laure me bombarde de questions… Je reprends mon histoire du début en tournant les coins ronds, nous restons là pendant au moins trois quarts d’heure à discuter. Je doute que mon récit soit bon pour mon estime personnelle, je prends donc congé de ma nouvelle connaissance et retourne dans le party à la recherche d’Éloi.
À cet instant, je suis frappée par une impression de manque intense, là en plein milieu du salon, je repense à la veille. La solitude m’envahit malgré le brouhaha ambiant. Je constate, bien malgré moi, que ma liberté nouvelle ne me renvoie que la perte de mon amour et qu’en anéantissant l’espoir d’un retour, je retombe à zéro comme si mon cœur se vidait de sa couleur. Éloi apparaît comme par magie : «Ça va, Camille?» «Je ne sais plus, j’ai l’impression d’être si seule tout à coup.» «Ça ne va pas durer, t’inquiète, le plus difficile est passé, prends le temps de regarder autour de toi, il y a la vie et…» «Mes futures aventures…»
Je relève la tête lentement comme si tout mon corps soupirait, puis je jette un regard devant moi. Laure s’avance lentement avec deux verres à la main et un sourire de connivence. Je la regarde et lui rends son sourire.
Pendant cette fraction de seconde, je me dis qu’il y a ma solitude, qu’il y a les autres et que je n’ai qu’un pont à franchir pour relier les deux.