Roland Barthes

Les garçons et l’impossibilité de l’amour

André Roy
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Il y a vingt-six ans, en février 1980, l’auteur de Mythologies était frappé par une camionnette, en face du Collège de France où il enseignait depuis trois ans. Figure vivace de philosophe et d’écrivain, il s’appelait Roland Barthes. On peut dire que de son vivant il devint une sorte de star de la littérature et de la théorie. Comme pour d’autres professeurs vedettes à l’époque et qui se nommaient, entre autres, Jacques Lacan, Michel Foucault, Gilles Deleuze, ses cours étaient très suivis. Beaucoup de ses étudiants à ses séminaires sont maintenant connus, comme Renaud Camus, Patrick Mauriès, Antoine Compagnon et Éric Marty, qui vient de publier un Roland Barthes. Le métier d’écrire et qui nous permet de parler du Barthes quotidien, intime même, en particulier de l’homosexuel, peu dévoilé, presque occulté. Il est vrai que ses œuvres sont presque muettes sur sa sexualité, quelles que soient leurs périodes, que je pourrais classer en trois catégories : la période théorique (du Degré zéro de l’écriture à S / Z), la période du texte (de Sade, Fourrier, Loyola au Plaisir du texte) et la période romanesque (du Roland Barthes par Roland Barthes aux Fragments d’un discours amoureux). On sait que durant la dernière période il était obsédé par le roman, qu’il voulait en écrire un, en fit un projet détaillé sous le titre Vita Nova. Ce désir ne se concrétisera jamais. Le roman est le lieu des affects, de l’imaginaire qui se disperse dans l’anecdote, le lieu autant de la souffrance que du désir, le lieu où l’on traite ce qu’on ne peut pas dire ou avouer. Dans le milieu de Saint-Germain-des-Prés, celui des éditeurs et des libraires, on savait Roland Barthes adorateur des garçons. Qu’il avait eu des amants, dont le dernier qui avait en quelque sorte inspiré ses Fragments du discours amoureux. Ses compagnons, qu’Éric Marty évoque d’ailleurs dans son livre, le savaient triste, désolé de ne plus pouvoir fréquenter les garçons que par le moyen de l’échange minoritaire. Dans ses «chroniques» qu’il livrait au Nouvel Observateur et au journal Le Monde à partir de 1978, il parlait souvent d’eux. Ainsi, dans cette chronique de janvier 1980, quelques semaines avant sa mort, intitulée tout simplement «Sexe», il écrivait :
«Une sorte de désespoir m’a pris, j’avais envie de pleurer. Je voyais dans l’évidence qu’il me fallait renoncer aux garçons, à ce qu’il n’y a pas de désir d’eux à moi, et que je suis ou trop scrupuleux ou trop maladroit pour imposer le mien.»
Quelque chose était fini : l’amour des garçons (il ne dira jamais : «des hommes»). Cette fin devait se résoudre, sous certains aspects, par le roman, là où le désir n’est plus poisseux, abâtardi par l’argent — la fréquentation des gigolos s’étant accentuée depuis quelques années. L’homme était pris au désarroi, enfermé dans une peur qui n’avait rien à voir, entre autres, avec la mort — dont il acceptait la venue, surtout après la mort de sa mère en 1977, qui vivait avec lui, et dont il était resté inconsolable. Il disait d’ailleurs de cette perte que c’était sa première mort. Sa deuxième mort après son accident était tracée d’avance. Mais de là à dire qu’il la souhaitait comme certains l’ont prétendu à l’époque il y un pas qu’Éric Marty ne franchit pas, parce qu’il l’a bien connu en étant son secrétaire (il travaillait à l’appartement de Barthes, rue Servandoni à Paris, toutes les après-midi).
Marty ne livre pas de secrets d’alcôve et, comme le titre du livre l’indique, il parle de l’écrivain et de son métier. Mais dans la première section de son livre — il y en a trois, dont deux sont plutôt des présentations de l’œuvre de Barthes —, il offre une vue intime de son professeur et mentor. Elle s’intitule «Mémoire d’une amitié» et, comme il l’écrit, il s’agit surtout «d’un portrait autobiographique». C’est donc par son regard, qui ne se veut pas artificiel, qu’il décrit gestes, attitudes et propos de Barthes, depuis les séminaires qu’il commence à suivre en 1976 alors qu’il avait vingt ans. Barthes l’avait remarqué, il était timide, aphasique devant «ce prince de la jeunesse». Marty décrit le réseau homosexuel dans lequel circulait Barthes, qui part d’un appartement tenu par un mystérieux Youssef et s’étend dans quelques rues parisiennes, celles du Quartier latin. En font partie François Wahl, qui est éditeur aux Éditions du Seuil, son copain, le romancier Severo Sarduy, et un certain nombre d’étudiants qui sont devenus des amis. Donc, avec le Barthes modéré en politique et frugal en nourriture, on a aussi le Barthes homosexuel et dont l’amour des garçons est problématique. Marty écrit :
«J’avais beaucoup de mal à apprécier les difficultés qu’il [Barthes] rencontrait [avec les garçons] alors… Il avait beaucoup de «petits amis», au-delà de liaisons plus ou moins régulières avec certains de la petite bande qui gravitait autour de lui… Mais il y avait une sorte d’impossibilité du bonheur. S’il fréquentait tant les gigolos, c’est qu’ils correspondaient à la structure même de son “Ennui”. L’incapacité à vivre. J’ai été très longtemps admiratif du passage de «Soirées de Paris» [ses fameuses chroniques 1978-1979] où, rencontrant un prostitué, il lui donne de l’argent d’avance en lui proposant un rendez-vous un peu plus tard à cause du manque de chambre libre à l’hôtel de passe qu’il fréquente…»
Éric Marty note bien que l’homosexualité de Barthes ne concernait qu’une partie privée de sa vie, en particulier son commerce des gigolos. Barthes allait parfois voir un film pornographique. S’il fréquentait la fameuse boîte «Le Palace», il ne courait pas les lieux de drague. Il n’était pas gay (un mot qu’il aurait détesté), et je ne crois pas qu’il aurait fait partie du mouvement politique pour la reconnaissance des droits des homosexuels. Sa vie sexuelle a été très longtemps méconnue, tant et tellement que des gens en restaient abasourdis lorsqu’on la leur révélait. Et son œuvre jusqu'aux environs de 1975 n’en dévoile rien. Les goûts de Barthes en littérature étaient classiques. Ses remarques laissent même planer un doute. Mais une préface pour Tricks de Renaud Camus en 1979 lève toute ambiguïté.
L’homosexualité de Roland Barthe était faite de dépits, de malaises, de doutes et de désespoir. Il n’était disponible que pour l’amour, l’Amour avec un grand «A». La proximité — inévitable — du sexe avec l’amour alourdissait un certain dandysme de vivre chez lui. L’amour n’était pas une affaire de peau mais de tendresse, de gentillesse, de délicatesse. Or le sexe est quelque chose d’incontrôlable, de violent, alors que pour Barthes la vie devait être sans crise. En fin de compte, l’homosexualité était difficile pour lui, car il ne pouvait se faire une image d’elle pour lui-même. Elle ne construisait ni sa vie ni son destin. Elle était hors de lui, si l’on peut dire. La vie amoureuse lui était donc devenue une blessure, une plaie vive qu’on ne peut cicatriser.

ROLAND BARTHES. LE MÉTIER D’ÉCRIRE. Éric Marty, Paris, Seuil,
coll. : «Fiction et Cie», 2006, 333 p. ŒUVRES COMPLÈTES.
Roland Barthes, 5 volumes, Paris, Seuil, 2002.