Guy Bertrand, « l’ayatollah de la langue » à Radio-Canada

Beau parleur, grand faiseur

Patrick Brunette
Commentaires
la radio, il s’amuse avec les mots. En personne, c’est un véritable moulin à paroles. À la fois drôle et sympathique, il est loin de l’image qu’on peut se faire d’un ayatollah! Pourtant, c’est ainsi que l’animateur de C’est bien meilleur le matin, René Homier-Roy, l’a surnommé : «l’ayatollah de la langue». Rencontre avec un chic « linguistype » ! Sur la couverture de son tout nouveau recueil de capsules linguistiques, Guy Bertrand affiche un look sérieux. Rien à voir avec l’homme qui me fait face. « C’est une photo qui a été longue à faire… », s’esclaffe-t-il. Mais ce qui le frappe le plus, c’est que cette même photo a servi à tapisser l’immense panneau publicitaire face au pont Jacques-Cartier pendant quelques semaines, le mois dernier. «Ça fait drôle d’avoir sa photo au même endroit que Marie-Chantal Toupin», relatant cette célèbre photo de la chanteuse qui lui avait valu le surnom de la «pin-up du pont Jacques-Cartier», en 1997. Guy Bertrand, nouveau sex-symbol? Une chose est sûre, il sait manier la langue !
Sa voix nous est familière. Depuis 1991, on peut l’entendre à la radio de Radio-Canada. « Je suis entré là pour faire un remplacement de quatre mois comme traducteur... et j’y suis encore », rappelle-t-il. Un parcours professionnel non planifié, précise-t-il : « J’ai jamais cherché à faire de la radio, ça s’est trouvé sur mon chemin.»
Un chemin qui prend sa source à Trois-Rivières. Guy Bertrand est né dans cette ville, en 1954. À l’école, il réussissait bien. « J’étais dans la gang des tapettes », spécifie-t-il. Les classes étaient divisés en trois groupes : les tapettes (les bons à l’école), les bums et les autres.
Et ton coming-out? «J’ai toujours su que j’étais gai; je n’ai pas fait de coming-out officiel à ma famille.» Il se souvient de l’ouverture d’esprit de ses parents. «Un jour, un ami travesti était de passage à Trois-Rivières. Ma mère m’a dit de l’inviter à passer la nuit à la maison. Même qu’après son spectacle, elle était là, à l’attendre, pour le ramener à la maison.» Guy prend une gorgée de son Perrier, et un autre souvenir illumine son regard. «En 1988, j’avais été filmé avec d’autres membres du GDM (un groupe de discusison) pour l’émission L’actuel. La semaine précédant l’émission, on voyait une promo télé montrant mon visage en gros plan sur la voix de l’animatrice, Michèle Viroly, annonçant : Des homosexuels se racontent.» Il reprend son souffle. «Quand j’ai vu ça, j’ai appelé mon père pour prévenir les ennuis, et il m’a tout simplement demandé : « À quelle heure ça va passer?» Mais finalement, au montage, Guy Bertrand avait disparu de l’émission : «Mes parents étaient déçus de ne pas me voir à la télé», raconte-t-il, tout souriant.
Guy Bertrand est chroniqueur et premier conseiller linguistique à la Radio et à la Télévision françaises de Radio-Canada, c’est bien connu. Mais en l’écoutant se raconter, je découvre son profil artistique. «J’ai déjà été organiste. J’ai même joué pour le pape, lors de sa visite à Trois-Rivières.» Et c’est sans compter qu’il a déjà chanté de l’opéra et versé dans la danse sociale, aux bras d’une partenaire de danse.
Et tes partenaires, les hommes dans ta vie? « Au début, j’étais très malheureux dans le milieu gai de Montréal. J’approchais la trentaine et je ne me sentais pas assez sexuel dans ce milieu — les bars et les saunas — qui m’apparaissait hypersexuel . Je ne me reconnaissais pas là-dedans. J’attendais le prince charmant.» Vingt ans plus tard, Guy Bertrand réalise qu’il n’a pas rencontré «l’homme de sa vie». «J’ai un chum depuis peu. J’ai eu deux relations qui ont duré quatre ans et demi et un an et demi, mais le plus précieux, ce sont les amitiés que j’ai pu développer.» Quand vient le temps de parler de ses amis, Guy s’emballe. «C’est un réseau d’amis très fidèles. Je sais que je ne mourrai pas tout seul et que, si je suis malade, je peux compter sur eux.»
Mais il se rend compte que ce ne sont pas tous les gais qui ont cette chance. Lorsqu’il discute du vieillissement des gais, le ton change. Il devient plus grave. « Oui, il faut revendiquer nos droits. Mais il faut aussi s’occuper des gais âgés. Pour moi, c’est ma cause numéro 1, une priorité.» Engagé dans le milieu communautaire depuis les années 80, Guy Bertrand a milité au sein de la défunte ADGQ (Association pour les droits des gai(e)s du Québec) et du GDM, dont il fait toujours partie.
Le temps file. La discussion se poursuit. Toujours enthousiastes, on jase de la diversité du milieu gai, des straights, des descentes policières dans les bars gais. Il s’arrête et me demande l’heure pour une troisième fois. «Je dois y aller. J’ai des amis qui m’attendent pour souper.» Vraiment un chic «linguistype»!

LIRE « 400 capsules linguistiques II » de Guy Bertrand, chez Lanctôt Éditeur.
ÉCOUTER Guy Bertrand sur la Première Chaîne de Radio-Canada, du lundi au vendredi, à 13 h 29, et à C’est bien meilleur le matin, les vendredis vers 6h15


« Un tapette, qu’on disait à Trois-Rivières »
«On a gagné du terrain!» Voilà ce que me répond Guy Bertrand lorsque je lui parle de l’évolution des mots pour décrire les gais et lesbiennes au Québec. Il me sort une liste d’épicerie et les mots défilent : fifi, tapette, femmelette, feluette, homo, homme-aux-hommes, fifine, butch, femme-aux-femmes. Et sous l’appellation «mots vulgaires», la liste s’allonge : mangeux de batte, rongeux de balustre, téteux, suceux, licheux de cul, licheuse de noune, brouteuse.
«Depuis 20 ans, je remarque que le vocabulaire a évolué, à l’image de notre société.» Le chroniqueur radio et auteur des Capsules linguistiques à Radio-Canada se rappelle son enfance à Trois-Rivières. «On ne disait pas une tapette, mais un tapette. C’était un mot masculin. Et je me souviens, la première fois que j’ai entendu dire une tapette, je trouvais ça insultant pour les femmes.» Guy Bertrand explique qu’en féminisant ce mot, on vient sous-entendre que c’est négatif d’être comparé à une femme.
Et «moumoune» dans tout ça ? «Ce mot, apparu il y a près de 15 ans, avait davantage le sens d’efféminé que de gai.» Il serait plus près des expressions anglaises «wimp» et «wuss». Aujourd’hui, il remarque que le mot le plus populaire pour décrire les gais est «fif». «Au même titre que le mot anglais nigger, je ne trouve pas ça bien de l’utiliser, même entre nous, entre gais.»
«Moi-même, au bureau, je disais parfois à mes collègues : « Je pars pour mon party de tapettes.» Ça riait. Mais l’autodérision peut avoir un côté malsain. J’utilise désormais le mot gai.