Conte de Noël

Le Train

Robert Gareau
Commentaires
C’était une nuit noire, Luc était perdu. I ventait par grosses bourrasques et la neige tombait dru. Luc en avait de la difficulté à respirer. Et toujours ce son qui s’amplifiait, ce mugissement d’un train qui arrivait et dont il commençait à voir l’oeil grossir à l’horizon, ce phare puissant qui tournait et balayait la campagne tout autour. L’engin approchait, il sentait les trépidations de la machine dans le sol et ce trouble indéfinissable qui commençait à sourdre en son coeur, l’envahir jusqu’aux tréfonds de son âme. C’était suffocant, lancinant, cette émotion qui l’étreignait de plus en plus, jusqu’à l’insoutenable, il n’en pouvait plus... Il se réveilla tout en sueur, à moitié assis sur son lit. Toujours le même cauchemar qui revenait aux Fêtes. Probablement à cause du train qu’il n’avait pas eu au Noël de ses neuf ans. Cette année-là, sa mère, maniaque
des guirlandes de lumières, en avait surchargé le sapin, provoquant une surchauffe des fils qui mit le feu au mur du salon. L’arbre avait brûlé, ainsi que les cadeaux à son pied. N’eut été du chien qui réveilla tout le
monde en jappant, la maison y aurait passé. Il se souvenait de la boîte à moitié brûlée de son cadeau. Les rails tout neufs apparaissaient sous le carton déchiré, et la belle locomotive rouge, fondue en partie. Son père lui
avait acheté un petit camion Tonka en remplacement. Car l’unique magasin du village offrait bien peu de choses et Noël arrivant le lendemain, son père n’avait pas eu le temps de se rendre à Montréal pour y acheter un autre
train. Cependant, il ne se rappelait pas d’en avoir été traumatisé au point d’en faire un rêve récurrent. Cette fois-ci, l’émotion qui l’avait assailli semblait plus impérieuse, réelle. Enfin, il mit peu de temps à se rendormir.

Au réveil, il ne porta guère plus d’attention à sa nuit agitée, il souriait plutôt en se souvenant de son ami Dave qui l’avait attiré dans une aventure vraiment rigolote. En effet, après avoir bien bu au traditionnel 5 à 7 du
dimanche au SkyPub, ils avaient continué la fête au Stud, bar inconnu de lui. D’ailleurs, il était glabre du visage comme du torse, habillé BCBG, alors que la clientèle et le personnel de l’endroit affichaient une pilosité marquée et un look tendance cuir et denim. Luc travaillait dans le commerce des parfums de marque, il devait donc être en tenue de ville pour la tournée des magasins huppés où l’on vendait ces produits.

Alors que Dave et lui s’amusaient près de la piste de danse en buvant leur énième bière, un drôle de barbu l’accosta. Enfin, dans le genre, il n’était pas laid, le teint foncé, un collier de barbe fourni. Il le regardait fixement de ses yeux brun très pâle tout pailletés de vert, que ses sourcils noirs faisaient ressortir. Assez grand, les épaules larges, on sentait chez lui une force paisible, virile. Le mec l’avait abordé sans façon, mais avec un sourire franc. Aussi, Luc ne s’en formalisa pas trop. Après s’être présenté et avoir jasé un peu, Jean, car c’est ainsi que son barbu s’appelait, l’avait attiré sur la piste de danse où ils en profitèrent pour se coller en dansant, échange sensuel et magnétique. Finalement, Jean lui demanda :
- J’t’ai jamais vu icitte, vas-tu revenir?

Luc répondit en souriant :
- Probable, on sait jamais.
- Eh bien, moi, je dois partir, dit Jean, je travaille de bonne heure demain, on se reverra peut-être plus tard. Bye!

Un des derniers souvenirs qu’il eut de cette soirée bien arrosée, c’était la silhouette de Jean s’éloignant d’un pas tranquille. Dave le ramena chez lui en taxi et ce fut tout.

Le semaine passa très vite, car le temps de Noël était un moment où il travaillait beaucoup. Il ne pensait presque plus à sa soirée au Stud. Il appela à quelques reprises Dave pour organiser leurs sorties des Fêtes, le
Bal des boys en était l’événement incontournable. Et, le vendredi soir, alors qu’il sortait du dernier magasin, plutôt que d’aller au SkyPub directement, vêtu de sa «suit de travail», comme il le disait en plaisantant, il fit un détour chez lui pour se changer. Il enfila des jeans et un t-shirt, question d’être plus à l’aise. En marche vers le
bar, ses pensées relatives au travail l’absorbaient tellement qu’il ne remarqua même pas qu’il passait tout droit devant l’entrée du pub. Et comme il était presque rendu au Stud, il décida d’ y prendre une bière. Il se plaça dans un petit coin sombre, plus sûr du tout de ce qu’il faisait.

C’était tranquille, la musique soft, les clients, de tous genres, draguaient discrètement, on n’en était quand même qu’au début de la nuit. Et comme il rêvassait tout doucement, il ne le vit jamais arriver.
- T’es ben beau comme ça! dit Jean, surgissant de nulle part, les yeux rieurs.

Et c’est vrai que Luc l’était, les cheveux châtains taillés court, des yeux bleus francs, sans malice, il avait l’air sain, équilibré. Ils commencèrent à jaser et, à mesure que le temps passait, ils prenaient plaisir à en apprendre un peu plus l’un sur l’autre. Jusqu’à ce que Jean l’invite sans détour.
- Viens-tu prendre une bière à la maison?

Luc fut décontenancé par sa demande directe, aussi fut-il encore plus surpris de s’entendre accepter. Il était comme dans un état second. Et peut-être en avait-il assez de toujours être raisonnable. De toute façon, il le trouvait quand même très attirant ce mâle-là.

Il se retrouva donc chez Jean, qui demeurait avec un coloc dans un logement du quartier Hochelaga. Rien de commun avec son condo neuf du Plateau. N’empêche qu’il y passa une nuit torride dont il se souviendrait longtemps. Jamais n’avait-il fait l’amour comme ça et eu une attirance si forte, animale presque, pour un homme. Cette nuit-là, il franchit bien des barrières, il eut du mal à se reconnaître.

Enfin, le lendemain matin, il en sut plus sur Jean. Il travaillait «sur les trains», disait il. Et il avait une maison au Lac Saint-Jean, car il était employé sur la ligne qui reliait Montréal au Saguenay. Il était né et avait grandi là-bas. Il adorait la nature, les grands espaces. Son logement ici n’était donc qu’un modeste pied-à-terre partagé avec un autre travailleur. Sans entrer dans les détails, il dit qu’il était libre. Il demanda à Luc s’il l’était lui aussi.
- Oui, dit Luc
- Dans ce cas-là, dit Jean, viendrais-tu passer le Jour de l’An avec moi au Lac?
Luc partit à rire.
- C’est un peu tard, j’ai mon billet d’acheté pour le Bal des boys, un des plus gros partys de l’année. J’y vais avec mon meilleur ami, Dave.
Luc rigolait, mais il eut un petit pincement au coeur en voyant la réaction de Jean, qui se détourna, dépité, comme s’il venait de recevoir une gifle.
- C’est correct, répondit doucement Jean, je ne le savais pas. J’aurais pensé, après notre rencontre... qu’on aurait pu faire des choses, on est bien ensemble, rajouta-t-il sur un ton sourd, comme s’il avait eu peur d’être entendu.

Luc commençait à douter. En effet, il s’adonnait bien avec Jean, mais il le connaissait depuis si peu de temps. D’un autre côté, est-ce que c’était si fou que ça d’écouter son coeur parfois. Enfin, il dit à Jean qu’il y penserait. Celui-ci, plus encouragé, lui expliqua comment faire pour monter en train avec lui au premier de l’An.

Pendant la semaine, il hésita longtemps avant de se décider à écouter son intuition. Finie la sainteté, il défroquait pour faire une folie. Il ne se reprocherait pas plus tard d’avoir raté cette occasion. Il réserva donc une place et fit sa valise, soulagé. Il donna son billet du Bal à Dave pour qu’il invite son «chum» du mois.

Ça faisait deux heures que le train roulait dans la nuit et une belle tempête de neige s’était levée. Luc avait parcouru trois fois les cinq wagons de passagers et n’avait vu nulle trace de Jean. Où pouvait-il bien être? Mais il avait confiance et n’était pas inquiet. Il sortit quand même le petit papier où Jean avait noté son numéro de cellulaire et le composa.
- Allô, répondit la belle voix chaleureuse que Luc commençait à aimer.
- Es-tu bien dans le train, Jean, je ne t’ai vu nulle part? demanda Luc
- Eh bien, oui, sauf que tu ne cherches pas comme il faut, expliqua Jean en riant.
- J’ai peur que tu me joues un tour, dit Luc.
- Eh bien, répondit Jean, dans le moment on traverse un pont, alors que, oui, le train le faisait.

Luc n’eut plus de doute, Jean était à bord, et ça commençait à ressembler sérieusement à une belle aventure. Il s’installa dans son fauteuil pour enfin profiter du voyage. Il se laissa bercer par les mouvements du wagon alors que quelques rêveries érotiques lui passaient par la tête. Ils firent une halte dans une gare, au Lac Édouard. Le personnel avertit les passagers que la neige ayant perturbé la circulation, il fallait attendre que des trains de marchandises passent en priorité. Luc en profita pour aller marcher dehors et prendre l’air. La tempête s’était intensifiée, le vent poussait la neige avec force. Il dépassa la locomotive dont le moteur tournait au ralenti, son puissant phare éclairant la neige qui remplissait tout le paysage de ses cabrioles insensées. C’était d’une beauté simple et magique. Luc marcha un bout, se retourna et ce qu’il vit le frappa.

Seigneur, comme ça ressemblait à son rêve. Ce moteur, dont il sentait les vibrations, cette neige qui passait proche de l’étouffer. Il vit la tête et les épaules d’un homme sortir par la fenêtre du conducteur, se tourner vers
lui et le regarder. Comme il ressemblait à Jean. Eh bien, oui, c’était Jean qui le regardait avec un sourire un peu moqueur. Il le reconnut alors que le profond mugissement du criard se faisait entendre, actionné par lui, comme
de raison. Luc sentit son regard perçant jusqu’au fond de son cœur, suscitant en lui un maëlstom d’émotions indescriptibles. Luc en était chaviré. Ainsi, ce gars qu’il croyait bien ordinaire était en réalité le conducteur de la locomotive. Non, c’était encore mieux, un héros magnifique conduisant le train qu’il attendait depuis ses neuf ans. Luc en pleurait, il jubilait. Il réussit quand même à marcher jusqu’à la hauteur de Jean qui lui souriait largement comme un gamin dont on venait de découvrir le tour pendable.

- Pis, regrette-tu ton tour de train? lui demanda-t-il
- Certainement pas, c’est le plus beau voyage de ma vie, répondit Luc, la morve au nez.
- Ben, embarque vite parce qu’on repart bientôt. J’voudrais pas t’oublier icitte.
- Oh, crains pas, Jean, maintenant que je t’ai trouvé, j’te colle aux baskets.

Le train reparti, Luc, confondant le son rythmé des boggies sur les rails avec le ropopom pom d’une chanson de Noël, s’endormit avec confiance. Un tout nouveau sentiment venait de naître en lui et il en aurait soin. Ropopom pom....

À tous et à toutes, Joyeuses Fêtes. Pom pom...