Un toubab au Sénégal!

Éric Bergeron
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Chaque pas que je fais en traversant l’interminable terminal 2E de l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle me rapproche indéniablement de ma destination finale, le Sénégal. Mon imagination me mène déjà dans la savane avec les girafes et les baobabs. Les vautours et rapaces volent partout dans ma tête, dans le décor d’une nature luxuriante. Mais la réalité me présentera beaucoup d’autres facettes. Il m’aura fallu plusieurs jours avant de m’adapter à ce pays. Ce n’est pas la façon de vivre différente de ses habitants, ni la chaleur, ni la religion, ni la nourriture qu’il faut sans cesse surveiller qui retiennent le plus l’attention, mais la grande pauvreté de la population. En arrivant ici, il n’y a plus de repères qui tiennent. Tout doit être recalibré, réévalué pour arriver à comprendre. Pourtant, les gens semblent heureux, très heureux même, arborant toujours ce sourire craquant qui dévoile leurs dents blanches. Ils se contentent de peu, bien peu, mais ils ont leur liberté et leur fierté. Impossible de ne pas remarquer la jeunesse de la population, majoritairement en bas de 30 ans.
Je ne sais comment vous présenter le Sénégal en mille mots, mais je dois le faire entre deux coupures d’électricité dont on ne peut prévoir la durée et qui se produisent quotidiennement et inévitablement. Pas évident….
Dès mon arrivée à l’aéroport de Dakar, je me sentais bien blanc parmi les plus foncés. Après seulement quelques minutes, j’avais compris que «toubab» voulait dire «homme blanc» et que je n’avais pas fini de l’entendre. Certains enfants m’ont comparé à un poulet sans ses plumes donc toubab demeurait gentil!
Le toubab représente également la richesse de l’Occident et bénéficie d’un statut privilégié. Les habitants de ce pays nous le rappellent constamment en tentant de nous vendre 10 fois le prix des denrées de base, des souvenirs et leurs œuvres artisanales. Comme les «commerçants» n’affichent jamais les prix, il faut toujours marchander. Les Sénégalais ont une mentalité de vendeur et ils veulent tout vendre. Tout se vend donc sur la rue, en kiosque ou en «magasin». Ne vous attendez pas à voir de grandes surfaces ou des locaux commerciaux bien enlignés. Des kiosques de fortune servent souvent à présenter les marchandises.
La côte atlantique, par la pêche artisanale, donne de la nourriture à tout le monde et deux grands fleuves parcourent le territoire. Le marché aux poissons est une des choses les plus impressionnantes à voir et à vivre. Santé Canada, bonjour! Les pêcheurs reviennent de leur pêche en pirogue et donnent les poissons aux femmes qui les étalent sur la dalle de béton ou dans le sable pour les vendre. Les poissons non vendus seront séchés au soleil ou salés pour consommation ultérieure. Je n’aurai jamais mangé autant de poissons frais et langoustes en aussi peu de temps et pour aussi peu!

Mon séjour en terre africaine m’a permis de visiter le Sénégal du nord au sud, en passant par la Gambie qui coupe presque le pays en deux. J’aurai vu la brousse et ses villages rustiques, sans électricité, de bien proche. Il ne faut pas oublier que les déplacements ne sont jamais faciles par ici. Les routes, ou ce qu’il en reste, ressemblent à un gruyère. Chevaux, ânes, chèvres, vaches et piétons les partagent tant bien que mal. La nuit, sans éclairage, ce n’est pas évident.
Le parc automobile date d’au moins 20 ans. Pas de catalyseur, beaucoup de bruit, de fumée et une grande consommation d’huile à moteur. Environnement Canada, bonjour! Je ne sais pas comment ils réussissent à faire rouler ces autos, mais nos garagistes auraient intérêt à venir prendre quelques leçons… Lors de ma deuxième expérience avec un taxi de fortune, les portes s’ouvraient lorsque nous effectuions un virage!
Au nord du pays, on retrouve la ville de St-Louis, première capitale du pays qui présente encore des vestiges importants du passage des Français par son architecture coloniale, mais qui a perdu beaucoup de son lustre. Dakar, capitale actuelle, grouille de partout et aurait besoin d’un grand nettoyage.
Juste en face de Dakar se trouve Gorée, petite île maintenant exotique, mais qui rappelle une des pires tragédies humaines : la traite des esclaves. En franchissant la porte qui donne sur l’océan pour entreprendre le périlleux voyage qui allait les mener loin des leurs, ils marchaient leurs derniers pas en terre africaine. L’endroit vibre d’émotions du passé.

Plus au sud se trouvent la Casamance et ses rebelles qui luttent pour leur indépendance, mais pour s’y rendre, il faut traverser la Gambie, ancienne colonie anglaise. Pour parcourir 30 kilomètres, il m’aura fallu plus de trois heures tellement l’état des routes en Gambie est exécrable. De plus, les nombreux arrêts pour franchir la frontière, obtenir le tampon et se faire extirper de l’argent par des agents pas toujours honnêtes, rendent ce voyage bien épuisant. La Casamance est très verte, très belle et très chaude. Le Sénégal ne meurt donc pas de faim et le toubab que je suis aura bien apprécié les fruits frais tout au long de son voyage.
Au retour, toujours en Gambie mais par une route différente, j’aurai attendu trois heures pour traverser en bateau un fleuve de quelques kilomètres. Vous devriez voir l’anarchie qui règne pour monter à bord. Beaucoup de «tout» sur ce bateau, pas un centimètre carré de libre. Ne vous surprenez donc pas d’entendre aux nouvelles que de tels bateaux coulent…
Bien que pauvre, la population est soucieuse de son apparence. Pas évident dans un pays où les rues sont de sable – le lavage se fait à la main – et où chèvres, poules et cochons courent partout. Très peu d’embonpoint chez les hommes qui parlent beaucoup de leurs gazelles (leurs femmes), mais qui se tiennent toujours ensemble. Il n’est pas rare de voir deux hommes marcher en «boubou», habit traditionnel, se tenant main dans la main ou bras dessus, bras dessous. La population est musulmane à plus de 80% et l’homosexualité n’est jamais discutée. Par contre, la promiscuité entre hommes facilite les échanges intimes, si désirés, sans que personne ne puisse s’en douter.
Je ne sais pas si j’ai aimé le Sénégal ou si j’y reviendrai. J’ai vraiment l’impression d’avoir reculé d’un siècle en quelques heures au niveau de l’industrialisation du pays et au niveau des droits qui nous sont acquis au Canada et que l’on oublie trop souvent. J’avais l’impression de ne pas avoir seulement un pied dans le garde-robe durant mon séjour ici, mais de m’y trouver complètement.