La méthode miraculeuse de Félix Bubka

Benoit Migneault
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David Sandes, traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Paris, Mercure de France, coll.: "Bibliothèque étrangère", 326 p. Le Mercure de France livre la traduction du premier roman de David Sandes, écrivain des Pays-Bas né en 1967. L’auteur est avant tout connu dans son pays comme musicien. Il vit maintenant à Paris où il partage son temps entre le piano et l’écriture. Son roman, qui a été salué par toute la presse hollandaise, a des allures autobiographiques puisque son personnage principal, Bram, est un jeune musicien hollandais qui décide de s’installer à Paris et de vivre de son art, le piano. C’est sa rencontre avec un jeune Français, Luc, dans les bains Rudas à Budapest, qui le décide à quitter son village natal, Arnheim, et ses parents. Il suit Luc et déménage à Belleville, une banlieue pauvre de Paris composée presque essentiellement d’émigrés. La vie parisienne ne se révèle pas facile. Bram doit vivre d’expédients ou presque, en jouant du piano pour les classes de danse classique et dans un bar gai. Si au début de son séjour c’est la fête, les rencontres, les nouveaux copains et copines, peu à peu le quotidien, fait de déceptions et d’échecs (il voudrait jouer à la fameuse salle Pleyel, mais n’y réussit pas), va détruire le beau rêve de gloire et de reconnaissance – ce qui n’est quand même pas tout à fait le cas de David Sandes.

La méthode miraculeuse de Félix Bubka ressemble à un roman d’apprentissage dans lequel un jeune homosexuel s’initie au bonheur et à son revers inévitable, le malheur. Parti sur les traces de l’inventeur d’une méthode miraculeuse pour s’entraîner au piano, Bram voit, en l’espace d’un an, ses buts professionnels jamais atteints, l’amour de Luc le fuir, sa mère si protectrice mourir. Paris est Paris et la vie est la vie, pourrait-on conclure en refermant ce roman qui est tout rythme.

J’ignore comment ce rythme se coulait dans la langue néerlandaise, mais on sent à la traduction un style alerte, vif, avec des montées et des descentes qui donnent un ton décalé aux scènes, elles-mêmes très courtes et très visuelles. Il y a un côté cinéma dans l’écriture de Sandes, avec flashes et ellipses qui unifient un ensemble d’un premier abord décousu. C’est que Bram intériorise tout ce qu’il voit, commente ce qui lui arrive, dans une instantanéité qui mêle l’étonnement à une certaine naïveté. Bram a peut-être 19 ans, mais c’est un grand enfant, sympathique mais maladroit, gardant une vision positive de la vie malgré toutes les situations difficiles (il vit dans un taudis, n’a pas le sou, etc.). Il veut faire la fête, consommer alcool, drogue et sexe à n’en plus finir. Toutefois, la dure réalité lui oppose très souvent ses démentis, qu’il repousse ou ignore avec une constante sincérité qui supplée à son manque de lucidité, avec une croyance à la vie que ne peut contrecarrer un manque total de réalisme. Ses projets, comme une tournée avec un grand violoniste, tombent à l’eau. Il retourne en Hollande, mais il sait d’instinct que son futur se joue à Paris. Bram est un être positif, qui sent que le bonheur n’est jamais très loin. Et on se prend d’empathie pour cet être qui paraît frêle, mais que son caractère affable, son humour et sa générosité rendent fort, comme invincible.

David Sandes nous offre un beau portrait d’un garçon gai, loin des clichés et des stéréotypes qui gâchent tant de récits «homosexuels». Son roman se révèle touchant, pétillant, ardent, dans lequel l’amour des garçons, de la musique et de la vie a le dernier mot.