Tout le monde en parle… de plus en plus

Raymond Gravel, le curé rose

Patrick Brunette
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On s’est donné rendez-vous au Sky Pub à 17h. À peine a-t-il franchi la porte d’entrée que plusieurs gars le dévisagent et semblent dire : «Regarde ! C’est le curé qui est passé à Tout le monde en parle!» Il vient s’asseoir à ma table et je lui demande comment il a trouvé son expérience à l’émission animée par Guy A. Lepage : «J’ai beaucoup aimé.» Après deux heures de discussion, je me suis dit qu’il aurait sûrement voulu en dire plus à la télé. Voici les confidences d’un curé rose. Je n’ai pas rencontré beaucoup de curés dans ma vie, mais Raymond Gravel est sûrement celui qui a le moins la langue dans sa poche! Son franc-parler me surprend chaque fois que je le lis ou que je le vois à la télé. C’est pour cette raison que je l’ai invité à prendre un verre. Question d’en savoir plus sur cet homme de foi qui ne se gêne pas pour défendre les gais, le mariage entre conjoints de même sexe, l’ordination des femmes, le mariage des prêtres, et j’en passe.

La genèse
Raymond s’allume une cigarette. «Je suis né en 1952 à St-Damien de Brandon.» Quatrième de six enfants, il quitte le nid familial à l’âge de 16 ans. «Mon père était très autoritaire», se souvient-il. Mais ça n’empêche pas le jeune Raymond de l’admirer : «Il ressemblait à l’acteur américain Charlton Heston. Je le trouvais très beau.»

Mais la violence paternelle force Raymond a plié bagage et à prendre la route, direction Montréal. «Là, je suis tombé sur une petite annonce dans un journal qui demandait des escortes pour hommes. J’ai téléphoné, et ça n’a pas été long que j’ai commencé à travailler.»



Raymond plonge dans la prostitution et la drogue. L’argent arrive facilement. Mais, un soir, une baise se termine mal. Un client abuse et violente le jeune Raymond qui se retrouve à l’hôpital, aux soins intensifs. «Je me souviens, quand j’ai ouvert les yeux pour la première fois, c’est ma mère qui était là. J’ai pleuré… » Je me dis qu’il aurait vu une apparition de la vierge Marie qu’il n’en aurait pas été plus ému. «C’est comme ça que ma mère a appris ce que je faisais à Montréal. Mais elle ne m’a pas jugé, elle n’a rien dit.»

Servant de bar
Raymond prend une gorgée de bière. Autour de nous, il me semble que les gars prêtent une oreille plutôt attentive à notre conversation. Ça n’empêche pas Raymond de poursuivre.

«Après ce séjour à l’hôpital, j’ai dit adieu à la prostitution. Et je suis devenu barman au Lime Light et aussi au Bud’s, un bar cuir qui n’existe plus.» De 1976 à 1982, ce n’est pas le sang du Christ qu’il sert, mais bien des pichets de bière. «On se faisait pogner le cul tout le temps… mais comme on voulait pas perdre nos clients…»

Mais, derrière son bar, Raymond devient aussi le confident, l’ami, voire le curé à qui on va se confesser. Il aime écouter les gens se confier à lui. «Et ça t’a permis de te faire un chum?» que je lui demande. «J’ai jamais eu de longues relations. Comme si je n’étais pas capable.»

Après six ans à être «servant de bar», Raymond dit vouloir tourner la page et réalise un rêve d’enfance : devenir prêtre. «Je décide d’entrer au Grand Séminaire en 1982.» À mon tour, je prends une gorgée de bière. Une grosse.

Soutane noire et rose
Dans ma tête, j’ai toujours eu un problème à lier «homosexualité» et «Église». Comme si ces deux mots ne pouvaient cohabiter que dans un éternel conflit.

À la limite, être croyant et gai ou lesbienne, je peux comprendre. Mais de là à devenir curé, lire représentant officiel du Pape, ça, faut m’expliquer!

«Je te dirais que 50% des curés au Québec sont gais, me lance Raymond. Mais si je suis devenu prêtre, c’est parce que je suis croyant et que je crois au message du Christ.»

Il réfléchit et ajoute : «C'est vrai que l'Église comme n'importe quelle institution est décevante et même insignifiante. Que veux-tu?! Elle est composée d'hommes et de femmes limités. Je ne veux surtout pas la justifier par rapport à ses positions sur le modernisme, d'autant plus que si elle s'inspire de l'Évangile, elle devrait être plus ouverte, plus accueillante, plus tolérante et plus révolutionnaire. Par ailleurs, je continue d'espérer que c'est possible d'y arriver si on persiste à la transformer de l'intérieur. Voilà la raison principale qui me fait continuer à y œuvrer.»

Notre discussion sur la religion se poursuit alors que la musique monte d’un cran dans le bar. Les fidèles du 5 à 7 continuent d’affluer. Un gars passe et reconnaît Raymond. Je les laisse discuter et je reviens quelques minutes plus tard. «Lui?, me répond-il. C’était le chum d’un curé que je connais…» En écoutant Raymond me parler du célibat des prêtres, je sens un grand gouffre entre le message officiel en provenance du Vatican et ce qui est vécu ici. «D’après moi, il n’y a que 50% des curés qui sont chastes et à peine 20% qui le vivent bien.»

Et son regard s’allume encore davantage quand il est question du mariage gai. «Si on peut bénir des animaux, des motos et des maisons, on peut aussi bénir des humains», lance-t-il en faisant référence aux couples gais qui ne peuvent s’unir à l’église. Dans une lettre ouverte publiée en décembre dernier, Raymond Gravel invitait les évêques canadiens à «faire preuve d’ouverture et de tolérance à l’endroit des homosexuels (…) par la reconnaissance de leur union dans l’institution du mariage». Il va même jusqu’à dire «qu’il en va de la crédibilité de l’Église et du Christ».

Pas étonnant que la Fondation Émergence lui ait remis en juin 2004 le prix «Lutte contre l’homophobie»!

Nouveau pape, nouveau défi
Exit Jean-Paul II, voici Benoît XVI. «J’ai été déçu quand j’ai appris que le nouveau pape était le cardinal allemand Joseph Ratzinger», me dit-il dans son franc-parler qui ne cesse de me surprendre.

Un franc-parler qui lui a aussi valu des réprimandes. «Mes prises de position sur l’avortement et sur le mariage gai n’ont pas bien été reçues au Vatican. Mon évêque (Mgr Gilles Lussier, évêque de Joliette) a même reçu une lettre du Saint-Siège disant que si je persistais à ne pas être conforme à la doctrine de l’Église catholique, je devrais en subir les conséquences.» Raymond me fixe de son regard perçant et ajoute : «Et devine qui a signé la lettre en question?… Le cardinal Ratzinger lui-même qui, avant d’être pape, était préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi», le puissant organisme qui surveille la fidélité au magistère des théologiens et des ecclésiastiques.

«Heureusement, ajoute-t-il, j’ai l’appui de mon évêque. Mais le jour où il partira, je risque d’avoir du trouble.» En plus d’être curé dans une paroisse de Joliette, Raymond est aussi l’aumônier de la Fraternité des policiers de Laval.

Même s’il avoue voir l’avenir de façon plutôt négative avec Benoît XVI à la tête de l’Église, Raymond croit fermement que celle-ci vit une période de transition. «Le prochain pape sera plus libéral», me dit-il.
En attendant, il a bien l’intention de rester dans cette Église pour faire avancer les mentalités. «C’est certain que ça va se faire et que l’Église va respecter la diversité du monde.»

En terminant notre bière, je me surprends à avoir une pensée complètement folle… J’imagine la petite cheminée de la chapelle Sixtine dans quelques années. La foule qui attend le verdict à l’extérieur. Qui sera le nouveau pape? Et surprise, la fumée qui en sort… est rose! Oui, je sais, j’ai l’imagination fertile, mais avec des hommes comme Raymond Gravel, ça donne le goût de rêver!