Les origines des marches de la fierté

Il était une fois Stonewall…

Yves Lafontaine
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Pour comprendre les origines historiques des marches de la fierté gaie et lesbienne, comme celle de Divers/ Cité, qui se tient le premier dimanche d’août depuis 1993, il faut faire un saut en arrière de 34 ans, en 1969, à New York. Retour, donc, sur le déroulement d’un événement historique qui aura une résonnance inouïe à travers les années.

À cette époque, dans tout l’État de New York, il est interdit de servir de l’alcool aux homosexuels et illégal de danser entre hommes. Le seul bar de New York qui accepte de servir de l’alcool à des hommes qui dansent ensemble et à des homosexuels qui s’affichent comme tels est le Stonewall Inn, situé au 53 Christopher Street, au cœur de Greenwich Village. Le lieu est tenu par la mafia, qui achète sa tranquillité aux autorités en leur glissant des enveloppes bourrées de dollars. Malgré ce racket lucratif, la police ne peut résister au plaisir d’humilier régulièrement la clientèle du bar.

Le vendredi 27 juin 1969, un inspecteur de police, accompagné de sept officiers de la brigade des mœurs habillés en civil, débarque peu avant minuit et annonce son intention d’arrêter le personnel et la soixantaine de clients qui s’y trouvent. De telles pratiques étaient fréquemment utilisées par la police, qui avaient l’habitude de mener ces descentes contre les gais qui, d’ordinaire, ne résistaient pas et se laissaient embarquer. À la sortie du bar, quelques travestis et passants assistent à l’événement en spectateurs, bien vite rejoints par d’autres. Quand le fourgon de police arrive, de passive, la foule devient de plus en plus hostile.

C’est une femme habillée de façon masculine, entraînée hors du bar par la police pour être embarquée, qui déclenche par sa résistance et son refus de se laisser faire le début de l’émeute. Quelques drag queens — qui se diront par la suite bouleversées par la mort, le jour même, d'une de leurs icônes gaies, Judy Garland — décident d’en remettre en envoyant des bouteilles vides aux représentants de l’ordre, qui se voient obligés de battre en retraite à l’intérieur du bar. De jeunes prostitués se joignent aux drag queens et prennent des briques qui forment le pavé de la rue et les lancent dans les fenêtres du bar. Les policiers s’affolent : l’un d’entre eux menace même de tirer sur la foule, tandis que l’un des manifestants improvisés tente de mettre le feu au bar pour «faire griller les poulets».

C’est le début d’une émeute qui va durer toute la nuit et dont il existe différentes versions (c’était sans doute inévitable, vu que Stonewall devenait de plus en plus une légende à laquelle plusieurs voulaient être associés). Des renforts appelés à la rescousse permettent finalement de vider les rues quelques heures plus tard. L’édition du 29 juin du New York Daily titre : «Descente dans une ruche gaie : les abeilles piquées comme des folles ». Le soir même, plus de 500 manifestants défilent dans Christopher Street, en passant devant le bar, fermé depuis les émeutes, pour exprimer ouvertement leur homosexualité et condamner l’attitude de la police.

Dans les semaines qui suivent, toute une partie de la population new-yorkaise se sent solidaire contre les policiers qui, depuis quelques années, ne pourchassent pas que les gais, mais également les toxicomanes, les sans-abri, les étudiants gauchistes et tout ceux qui peuvent sembler marginaux. On peut expliquer une telle réaction en considérant la naissance et le développement, dans les années précédentes, d’une contre-culture volontiers rebelle aux valeurs de respectabilité de la société de l’époque. En outre, la liberté sexuelle grandissante remet en cause l’intolérance vis-à-vis de l’homosexualité.

La télé, la radio et les journaux à grand tirage font écho de la révolte des homosexuels. La nouvelle fait très rapidement le tour du monde et Stonewall devient le symbole d'une minorité invisible et opprimée qui demande le droit de jouir des libertés revendiquées par tous les citoyens.

Au début de 1970, l’un des manifestants, Graig Dowel, fonde le Gay Liberation Front (GLF) et décide d’organiser en juin une grande manifestation dans les rues de New York pour commémorer les événements de Stonewall. Le dimanche 28 juin 1970, malgré la peur et les menaces, entre 7000 et 10000 personnes défilent sur la Sixième Avenue jusqu’à Central Park en criant les slogans «Gay Power!» (Le pouvoir gai), «Two, four, six, eight! Gay is just as good as straight!» (Être gai, c’est aussi bien qu’être hétéro!) et «Out of the closets! Into the Streets!» (Sortez du placard! Venez dans la rue!). Cette première marche s’achève par un gay-in à Central Park, envahi pacifiquement par les manifestants qui s’embrassent et fument des joints sur le gazon.

Au même moment, dans d’autres grandes villes américaines (dont San Francisco, Boston, Los Angeles et Atlanta), des groupes de gais et de lesbiennes organisent, sans réelle concertation et de manière improvisée, leurs premières manifestations, regroupant de quelques dizaines à quelques centaines de personnes pour souligner le premier anniversaire de Stonewall.

Et avec le temps, le mouvement prend de l'ampleur. D’abord circonscrit aux États-Unis, où sa popularité grandit, le phénomène traverse l’Atlantique et se propage en Europe et peu à peu sur tous les continents. Ces célébrations, qu’on nomme d’abord Gay Pride, puis Lesbian & Gay Pride dès la fin des années soixante-dix, deviennent de véritables parades ou défilés hauts en couleur qui commémorent le souvenir et les idéaux d’égalité de Stonewall.

Même si elles sont souvent perçues comme des marches festives aux accents carnavalesques, les célébrations de la fierté demeurent, par leur seule existence, des manifestations politiques avec les revendications du moment (reconnaissance des conjoints, famille, lutte contre l’homophobie, lutte pour l’obtention du droit de se marier, etc.), le tout évidemment enrobé d’une douce folie et d’un esprit de carnaval et où les groupes communautaires se mêlent à certains commerces reliés à la communauté.

Au Québec, les premières célébrations de la fierté remontent à la fin des années 70. Un comité, la Brigade rose, instaure la Gairilla, en 1979. Ce défilé rassemblera près de 200 personnes désireuses de souligner avec humour, bravade et excentricité le 10e anniversaire des émeutes de Stonewall. L’ancêtre de Divers/Cité ne va connaître que deux éditions. En 1981, il est suivi par la Gai-lon-là, puis après quelques années par la Marche Bleu-Blanc-Rose, dont le nom même s’accroche à la fête nationale, dont la date est proche de celle de Stonewall. Entre 1987 et 1991, divers comités se relaieront pour organiser, toujours à la fin juin, la Parade de fierté gaie et lesbienne sur la rue Sainte-Catherine Est, entre les rues Saint-Hubert et Champlain. Ces défilés attirent un nombre variable de quelques centaines à quelques milliers de spectateurs et de curieux.

En 1993, Suzanne Girard (auparavant impliquée dans l’organisation du festival image+nation gaie et lesbienne) et Puelo Deir (l’un des organisateurs de la marche qui a suivi la violente descente policière du Sex Garage Party, en 1990) s’associent pour créer l’organisme communautaire Divers/Cité. En moins de trois mois et avec l’aide d’amis, ils mettent sur pied leur premier défilé de la Fierté lesbienne, gaie, bisexuelle, transsexuelle et travestie. Cette première tentative attire, contre toute attente, plus de 5000 personnes. La croissance de l’événement est rapide. De 5000 personnes, le nombre de participants et spectateurs passe à plus de 15 000 à la troisième édition. À la cinquième édition, plus de 200 000 personnes prennent part à l’événement qui s’échelonne dorénavant sur quelques jours. L’an dernier, en 2002, la foule record pour le défilé, plus de 800 000 personnes a marqué le 10e annniversaire de Divers/ Cité. Que ce soit lors des spectacles, lors du défilé ou pendant les chaudes soirées de cette semaine, surtout dans le Village, partout un flot continu de gens ont prouvé la popularité de l'événement.

Sources
Gay Street Youth : The Fire in Stonewall Riots, de David Carter, paru dans Pride 03, le magazine officiel d’Interpride 2003.

Gay Histories and Cultures, de Georges E. Haggerty. New York, Garland, 2000.

Dictionnaire des cultures Gays et Lesbiennes, sous la direction de Didier Éribon. Paris : Éditions Larousse, 2003.

Creating a Place for Ourselves : Lesbian, Gay and Bisexual Community Histories, sous la direction de Brett Beemyn. New York et Londres : Rootledge, 1997.