Entre flamboyance et réalisme

Entrevue avec Peter Paige de Queer as Folk

Yves Lafontaine
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Inspirée d'une mini série anglaise très controversée, Queer as folk, version américaine, a vu le jour en 2000. Audacieuse, puisqu'elle met en scène, avec beaucoup de sensibilité, de finesse et de réalisme, la vie quotidienne et les amours d'un groupe d'amis homosexuels installés à Pittsburg, Queer as folk a brisé tous les stéréotypes sur les gais en montrant divers styles et différentes manières de vivre sa vie de gai ou de lesbienne. Chaque personnage possède ses qualités, mais aussi ses petits travers, ce qui les rend si crédibles et si réalistes. Alors que le DVD de la 4e saison sort ce mois-ci et que le tournage de la 5e et dernière saison est presque terminé à Toronto, nous avons abordé avec Peter Paige, l’un des trois acteurs ouvertement gais de la série et qui incarne avec beaucoup de charisme le personnage flamboyant d’Emmett Honeycutt, l’effet de la série dans sa vie et pour la communauté gaie. Où en êtes-vous dans le tournage de la 5e et dernière saison de Queer as Folk ?
Nous terminons présentement l’avant-dernier épisode. On se rapproche donc de la fin…

Crois-tu que tu vas t’ennuyer d’Emmett après la fin de la série ?
C’est évident. Emmett est attachant, mais c’est également un personnage qui m’a beaucoup apporté au niveau personnel.

De quelle manière ?
Bien qu’il soit efféminé, flamboyant, hyper extraverti, Emmett n’est pas un gai torturé, il n’éprouve pas de dégoût pour lui-même, comme tant de personnages de gais efféminés que l’on voit dans les médias, à la télé, au cinéma, ou même dans les livres.
Je crois avoir toujours été un gars masculin, mais jouer le personnage d’Emmet m’a permis de faire la paix avec le côté en moi qu’on qualifie de plus féminin — celui qui me fait pleurer au cinéma durant les histoires d’amour et les publicités télé de cartes Hallmark (rires). Je crois que c’est le fait d’avoir interprété un tel rôle qui a fait de moi un homme plus complet.

Je connais au moins deux ou trois acteurs gais qui seraient terrifiés de jouer un personnage comme Emmett ou même de jouer dans une série comme Queer as Folk. Quelles furent tes premières réactions quand tu as lu le scénario de ce qui allait devenir cette série à succès ?
Je me suis dit : Mon Dieu, ils vont vraiment présenter ça à la télé. Et j’ai immédiatement voulu en faire partie (rires).

Sérieusement ? Ça s’est passé aussi simplement que ça ?
Non, pas vraiment. À la lecture du scénario, j’étais à la fois ébahi et enthousiasmé par le fait que cette série allait être tournée, mais surtout que des diffuseurs (Showtime aux États-Unis et Showcase au Canada) soient intéressés à la présenter. Mais, en même temps, j’avais des hésitations. Et je n’étais pas le seul. Mon agent, qui est lui aussi ouvertement gai, m’a appelé avant l’audition finale pour me faire connaître les réserves qu’il avait. Il m’a dit : «Je ne crois pas que tu devrais le faire. Le niveau de sexualité qu’on retrouve dans cette série est tel que je ne sais pas si je pourrais ensuite te trouver autre chose…» Eh bien, ce sont des raisons valables pour hésiter. J’ai donc bien réfléchi à la question. Ultimement, Emmet est devenu irrésistible à mes yeux. J’étais convaincu que je pouvais apporter beaucoup à ce projet et que le risque valait la peine d’être pris. Très rapidement, j’ai compris que j’aurais encore plus de difficulté à accepter l’idée que le rôle soit donné à quelqu’un d’autre. Et si les Dieux d’Hollywood avaient décidé ensuite que c’en était fini de ma carrière, alors il en serait ainsi, et j’aurais fait autre chose. Dans ma réflexion, il n’était pas question que je cède à ma propre peur.
De toute façon, la sexualité n’était pas le seul aspect abordé par la série durant la première saison et plusieurs autres dimensions de la réalité gaie l’ont été dans les saisons subséquentes. À la soif forcenée de séduire, la volonté de ne pas s’attacher, la parentalité, la famille de substitution composée des amis, la découverte du désir à l’école, le deuil, la peur de vieillir, se sont ajoutés aux relations intergénérationnelles, aux problèmes de drogues, à la difficulté de vivre en relation stable et j’en passe.

Ce qui est le plus intéressant à mes yeux dans Queer as Folk, au-delà de la qualité du jeu des acteurs (rires des deux), c’est que cette série ne se présente jamais comme une coupe sociologique romancée, pas plus que comme un prétexte...
La réalité de Queer as Folk est évidemment une réalité partielle, celle de jeunes gais urbains, souvent des hédonistes noctambules noyant leurs angoisses dans les boîtes de nuit et le plaisir exacerbé. Le tout, sans discours, sans plaidoyer. L’homosexualité y est présentée comme une donnée de base qu’on ne peut remettre en cause sans remettre la série elle-même en question : comme ER filme les docteurs, comme L.A. Law et The Practice filment les avocats, comme NYPD Blue filme des policiers de New York. C’est sans doute pourquoi on aime ou non la série.

Ton personnage est passé par plusieurs phases. De grande folle un peu superficielle, tel qu’il nous apparaissait tout d’abord, Emmett a beaucoup changé. Il est tout aussi extravagant qu’au début, mais il a plus de profondeur.
Le fait que la série s’est poursuivie sur plusieurs saisons a rendu cela possible. Tout en restant lui-même, il a montré d’autres facettes de sa personnalité.

Il est devenu vedette de films porno, a rencontré un millionnaire qui avait plus de deux fois son âge, a ensuite développé une idylle avec son meilleur ami, Ted. Il a lancé son entreprise de traiteur...
C’est très stimulant pour un comédien de pouvoir jouer tant de choses, et ce, avec un seul personnage.
As-tu eu l’impression d’aborder un tabou lorsque ton personnage a eu, durant la seconde saison, une liaison avec un homme dans la soixantaine ?
Je ne crois pas que ce soit un tabou, mais il est vrai que l’on ne présente pas cela souvent à la télé. Ce que je sais, c’est que j’ai eu vraiment beaucoup de messages de remerciements d’hommes de l’âge du personnage de George, qui étaient des habitués de la série, mais s’en trouvaient jusqu’alors exclus. À plus d’une occasion, je me suis fait d’ailleurs dire par des hommes dit d’âge mur qu’ils trouvaient plus qu’encourageant que quelqu’un d’aussi formidable qu’Emmett puisse trouver fantastique un homme comme George. C’était en effet un message très positif à envoyer au sein de la communauté.

C’était peut-être aussi une manière pour les scénaristes et les producteurs de la série de répondre à leurs détracteurs qui soutiennent qu’en mettant principalement en vedette un certain type d’hommes gais — jeunes, musclés et belles gueules —, elle entretient les gais dans une adolescence perpétuelle...
À ça, je réponds simplement : «C’est une série télé…» Je n’ai jamais cru que j’étais vraiment beau et je ne le crois pas plus aujourd’hui que je suis l’un des personnages d’une série qui connaît du succès. Par ailleurs, je crois que nous formons un groupe d’hommes pas si homogène que ça. Certains correspondent peut-être plus à ce qu’on considère généralement comme de très beaux gars, mais là encore, c’était sans doute crucial dans l’histoire. Parce que, comme hommes gais, nous devons tous, d’une manière ou d’une autre, de près ou de loin, combattre notre syndrome d’Adonis…Et, comme dans la réalité, certains ont plus de difficultés que d’autres à vivre ça.

Parlons maintenant de la 5e et dernière saison. Comment se conclura-t-elle ?
Ça, je ne peux évidemment pas en parler… Du moins, pas avant la diffusion.

Je me suis pourtant fait dire que c’était la saison des séparations...
Comme il s’agit de la dernière saison, il est prévisible qu’il y ait certaines choses qui se terminent avec la série. Mais ce ne sera pas une saison noire, déprimante et sans espoir, au contraire. Je crois que les téléspectateurs, cette fois encore, seront surpris

Par ton personnage ?
Par Emmett, oui, mais aussi par bien d’autres…

Quand on pense aux étapes récentes dans l’histoire de la représentation des gais à la télé. On pense immédiatement à Ellen, à Queer As Folk, à Will & Grace et à Six Feet Under. Mais Queer As Folk, est-ce la limite extrême ou que doit-on attendre de plus à la télé, selon toi ?
Je ne crois pas que Queer as Folk soit la limite. Il y aura sans doute d’autres émissions ou séries qui pousseront encore plus loin la représentation des gais, que ce soit au niveau émotif, sexuel ou autre. C’est le propre de l’humain de toujours vouloir se dépasser.

La saison 4 de Queer As Folk sera disponible sur DVD à partir du 5 avril.
Quant à la 5e saison, sa diffusion débutera en mai prochain sur les ondes de Showcase.

Bien que Queer As Folk, version américaine, n’ait pas encore été diffusée au Canada en français, elle l’est depuis un an en France. Le site français cultegay y consacre d’ailleurs une section importante qui comporte des fiches sur les personnages et les acteurs, des galeries de photos et des vidéos. On y trouve aussi un forum, dans lequel les fans de la série peuvent donner leur avis sur les épisodes, ainsi que des extraits vidéo.