Le Mystère d’Irma Vep au Festival Juste pour rire

Une dramo-comédie...

Yves Lafontaine
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Créé en 1984 à New York, Le mystère d’Irma Vep remporta immédiatement la faveur du public et des critiques. Iconoclaste, irrévérencieux, ce drame pille sans retenue les différents registres théâtraux et multiplie avec outrance les références au cinéma hollywoodien des années 40, et au roman policier anglais et bien plus encore. Sur scène deux acteurs – deux hommes selon la volonté de l’auteur, Charles Ludlam – se partagent les huit personnages. Montée pour la première fois en français dans le cadre du Festival juste pour rire, ce sont le metteur en scène Martin Faucher et les comédiens Serge Postigo et Éric Bernier qui tenteront de nous rendre la folie, la magie, l’émotion et bien sûr le rire de l’univers de Charles Ludlam. Faisons tout de suite un sort à l’histoire qui n’est en fait qu’un prétexte. Un lord revient en compagnie de sa nouvelle épouse dans son manoir victorien où plane encore le souvenir de son ex-épouse. Il retrouve sur les lieux ses deux domestiques, et son fils. Le décors est posé, les personnages – archétypes du théâtre de boulevard – plantés. Le drame peut alors avoir lieu. Pas de quoi refouler les spectateurs à l’entrée. Et pourtant la force d’Irma Vep tient dans le traitement qu’on lui réserve, de faire d’un bouillon de culture un feu d’artifices et un feu roulant pour laisser le spectateur scotché à son fauteuil.
Rencontré entre deux répétitions, Martin Faucher et les deux comédiens Éric Bernier et Serge Postigo restent encore surpris des possibilités infinies qu’offre le texte de Charles Ludlam. «C’est une pièce qui permet une grande liberté d’action et qui demande donc une grande rigueur de traitement pour éviter les dérapages». Avance Martin Faucher. Les trois complices peuvent alors avancer des propositions, essayer de nouvelles pistes. «C’est une pièce très physique qui joue sur tous les ressorts du du théâtre comique : la comédie, le burlesque et le sitcom, le tout avec un humour acide entre l’humour gai et de l’humour british». Ajoute Serge Postigo. Les traits des personnages sont soulignés, les clichés sont sous les projecteurs. Une culture du grotesque, du flamboyant, du grand guignol pour mieux souligner le ridicule de notre fascination pour la culture grand public avec ses stars, ses chansons populaires, la télévision et la publicité.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, Irma Vep n’a plus la saveur revendicatrice de ses débuts. «Ludlam l’a créée au moment où l’on prenait conscience des ravages du sida. Reagan était président des États-Unis et la Grande-Bretagne gouvernée par Thatcher. Ludlam voulait secouer l’ordre établi avec urgence». Explique le metteur en scène. «On doit tenir compte que nous ne sommes plus dans cet esprit de révolte des années quatre-vingts». Tout comme l’adaptation en français a tenu compte aussi de références qui devaient toucher ici les québécois à travers leurs modèles télévisuels et cinématographiques.

Mais si le contexte a changé, la pièce a gardé son aspect décapant frolant l’hystérie. Mais a-t-elle gardé son aspect gai? La question semble plonger les trois artistes dans une profonde réflexion. Car bien sûr la pièce a des accents gais pas seulement par le travestissement des comédiens. Le côté kitch mais aussi grandiloquent et absurde a tout à voir avec l’humour gai. Mais pour Éric Bernier qui ose se lancer la question ne semble pas pertinente. «Une bonne pièce est une pièce qui doit toucher tout le monde et pas seulement une catégorie de la population.» Précise-t-il. Même son de cloche pour Serge Postigo mais plus nuancé. «Ce n’est pas exclusivement gai, l’aspect cartoon, ludique, tout ce qui touche au pastiche peut rejoindre un très grand public.» S’en suit presque une discussion autour d’un art qui pourrait être spécifiquement homosexuel ou exclusivement hétérosexuel qui tourne rapidement à l’absurde et aux éclats de rire. Conclusion, Irma Vep est une pièce gaie et en même temps ne l’est pas.

Pour la première fois de sa carrière, Serge Postigo se travestira en femme, lui qui n’a même pas eu encore la chance de jouer un gai dans sa carrière excepté à ses débuts, dans la télésérie Watatatow. Rôle qu’il a laissé tomber, fatigué que son personnage soit toujours montré comme un marginal. Dans Irma Vep, le comédien n’aura pas le temps de trouver son personnage ennuyant puisqu’il partagera avec Éric Bernier 60 costumes, des changements réglés avec une précision d’horloger pour donner l’illusion qu’une troupe de comédiens a été convoqué et non pas seulement deux acteurs.

Peut-être est-ce la fascination pour le théâtre total, le lieu de tous les possibles qui fait dire à Éric Bernier qu’il a eu un véritable coup de foudre à la lecture d’Irma Vep. «Cela m’a rappelé mes débuts de comédiens où l’on pouvait se laisser aller, même à niaiser mais ici avec un texte qui balise notre travail. On détourne les conventions habituelles, on est irrévérencieux». Martin Faucher aime ce genre de défi, lui qui s’est risqué à des créations qui demandaient plus d’ascèse comme L’Échange ou Le Cercle de craie caucasien. La folie ne lui fait pas peur non plus. «Irma Vep c’est une énorme machine infernale, avec une mécanique implacable». Défi aussi pour les deux comédiens qui ont su démontrer au cours de leur carrière leur immense polyvalence.

L’univers de Ludlam revisité par Martin Faucher devrait donc séduire le public du Festival Juste pour Rire et lui assuré une notoriété aussi grande qu’aux Etats-Unis. Cet auteur qui avait créé le Ridiculous Theatre Company voulait «du théâtre sans la puanteur de l’art». Espérons que le parfum d’Irma Vep sera nous enivrer.

À compter du 29 juin prochain Théâtre National, 1220, rue Ste-Catherine Est, Montréal. Billetterie Juste pour Rire : (514) 845-2322.