Festival des Arts du Village du 2 au 4 juillet 2004

La rue Sainte-Catherine se fait galerie

Michel Joanny-Furtin
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Créé avec la mission d’offrir aux artistes en arts visuels la possibilité d’atteindre le plus grand nombre d’amateurs d’arts, le Festival des arts du Village a plus que rempli sa mission. Cette année encore deux volets le composent : arts visuels et métiers d’art. En tout, plus de 120 artistes et artisans exposeront sur la rue Sainte-Catherine, lors de la Ve édition du Festival des arts du Village, qui se déroulera du 2 au 4 juillet. Ce sera l’occasion de retrouver certains habitués, tels que les Yvon Goulet et Hermès, et de faire de bonnes découvertes, dont le Mexicain José Parra, dans sa première visite à Montréal, de même que Guy Brassard, Daniel Erban, Stéphane Lagassé, Daniel Lefort, Fauve et Mario St-Jean, six artistes dont nous vous proposons de découvrir le travail. GUY BRASSARD
Issu des arts plastiques et de la mode, Guy Brassard effectue un retour à la peinture depuis son travail d'assistant concepteur pour Zumanity. Inspiré par l'œuvre du photographe Pierre Molinier, qui mêlait fétichisme et esthétique, pour poser nu en bas résille et talons hauts, «mes toiles à demi-réalistes, explique Guy Brassard, veulent lui rendre hommage, car il a expérimenté le côté féminin de l'homme et le côté masculin de la femme». Ses personnages sont cernés de pointillés de découpe à l'image des paper dolls. Mais plutôt que d'agir comme un masque dans un jeu de dupes, il s'agirait d’ouvrir une brèche sur nos personnalités profondes : «Les enfants dessinent les hommes et les femmes selon leur état psychologique, pas selon des critères sexuels. Ils en mélangent les repères», commente-t-il. S'approchant des caricaturistes, Guy Brassard reprend cette ambiguïté en forçant le trait de ses personnages, en déformant les lignes... pour mieux lire entre elles? Ainsi, Guy Brassard explore l'esthétique féminine du corps masculin selon la technique des maîtres anciens : utilisant la superposition des couleurs et la transparence pour en capter la luminosité. Cette technique plus classique demande du temps et plus de préparation entre camaïeu et glacis, fonds et couches. Sur les œuvres récentes, le geste, plus brut, continue cette évolution et laisse le bras faire apparaître les ombres. Le matériau est moins lisse, les courbes musculaires plus excessives, les angles des corps plus décharnés. Et le blanc n'exprime pas la clarté mais la faiblesse de la chair...

 DANIEL ERBAN
Artiste montréalais, Daniel Erban répudie l'idée de l'art pour l'art. Selon lui, les arts visuels sont devenus stériles et conformistes, «plates», trop décoratifs. Il jette aux yeux des gens ses dessins narratifs, qui sont aussi des commentaires sociaux pour contrer la naïveté ambiante. Ses dessins expriment la tragédie, la misère et la douleur qu'il observe. Or, l'homme est jovial et plutôt affable, ce qui surprend quand on rapproche ses œuvres et ses propos. «Il ne faut pas confondre le narrateur et la narration...» répond-il avec un large sourire. Voulant créer ce qu'il appelle un «ImpactArt», il redéfinit le dessin comme une activité et une vision politiques post modernes. «L'art visuel doit pouvoir tout voir: la violence comme le paysage, le sexe comme le portrait, le dégoût comme la beauté. La vie est plus sérieuse que la beauté!» défend cet artiste pour le moins iconoclaste au vrai sens du terme. «L'art est une action intellectuelle et non un compromis; l'activité commerciale de l'art est subalterne. Y a-t-il une place pour un art social et politique ailleurs que sous le tapis? Comment contribuer à la société si l'art n'y est qu'un divertissement?» Selon lui, l'artiste a un rôle à jouer dans la société et ce rôle n'a rien de décoratif ou de joyeux : «My art is in your face, it is serious and ugly.»

STÉPHAN LAGASSÉ
Ce passionné d'arts visuels a longtemps oeuvré dans la pub avant de tout plaquer, il y a cinq ans, et de révolutionner sa vie (auto, boulot, dodo, etc.) pour se consacrer à l'art numérique. Sa technique méritait un tel choix, car Stéphan Lagassé devait rompre avec toutes ses bases académiques pour mieux les réinventer. En effet, son art numérique s'inscrit dans un monde habituellement réservé aux techniques traditionnelles. Ainsi, les panneaux grand formats que l'on peut découvrir au Saloon (1333, rue Sainte-Catherine E.) sont, à l'origine, des épreuves de la taille d'un timbre-poste de collection. Stéphan travaille, triture, malaxe, colore, forme cet espace minuscule, puis le numérise. Par obligation muséologique, l'ordinateur n'est donc qu'un vecteur dans le processus. La numérisation évite le problème du grain photographique au développement, lors de la phase d'agrandissement. Si la démarche s'inspire de tous les aspects de la lumière, son œuvre traduit une manifestation de la matière devenue sujet d'art. Numérisée au maximum de DPI possible, chaque œuvre est ensuite imprimée sur papier photographique métallique, un support qui résiste au temps. Cela donne à ses œuvres abstraites un aspect visuel fort réaliste, figuratif parfois. Sa démarche technique et esthétique nous fait voir l'invisible proche de l'infiment petit. Il prépare d'ailleurs un projet dans ce sens avec l'INRS sur l'imagerie... des virus! Méfiez-vous de ce talent : il est capable de numériser une tache de rouille sur votre manche et d'en faire une œuvre d'art!
Expo intérieure. Saloon, 133, rue Sainte-Catherine Est,
jusqu’au 14 juillet 2004.

DANIEL LEFORT
Pour ses mélange de collage de papier et de peinture acrylique, Daniel Lefort travaille au couteau, au pinceau et même... au styrofoam! Ses superpositions de couleurs et de matériaux donnent une profondeur particulière à ses œuvres. Artiste autodidacte complet né en France et vivant au Québec depuis 10 ans, il a appris sa technique sans mode d'emploi. Il commence à mettre en pratique ses talents artistiques avec une collection de cartes postales abstraites et figuratives qu'il imprime et commercialise plus tard. Présentée l'hiver dernier au Sky, sa série de personnages complètement imaginaires est une collection de portraits aux couleurs vives auxquelles se mêlent des découpages, de l'écriture et parfois des éléments végétaux. Elle faisait suite à une commande au jeu de laquelle Daniel Lefort s'est laissé prendre. Artiste de plusieurs styles, il développe deux «périodes» en parallèle. Ses oeuvres abstraites intègrent aussi le papier et l'écriture où se manifeste une recherche des couleurs prédominantes. Sensible aux démarches de Nicolas de Stael, de Mark Rothko ou de Marcelle Féron, la peinture de Daniel Lefort évolue de l'abstraction totale à une figuration naïve. Appliqués à l'issue du travail, les contours noirs renforcent cette impression. Mais sa démarche ne s'arrête pas là, elle poursuit une recherche plus extrême de la simplicité dans le traitement même des motifs. Avant le Festival des Arts du Village, Daniel Lefort exposera à la Galerie Artus (988, Rachel Est), du 23 au 27 juin.

 Fauve
Très jeune, Fauve dessinait déjà des petites filles ou des femmes, des personnages de dessins animés, de bandes dessinées. Sa mère d.origine québécoise, a d'ailleurs tout gardé de cette enfance de l'art et l'a encouragée malgré la désapprobation de son père haïtien. Fauve ne créait que des femmes au moment de son coming out. Elle développe depuis des créations plus androgynes ou ambiguës. «Comme si je me créais un certain folklore», explique-t-elle. Une création très figurative sous son aspect abstrait. On y retrouve une influence naïve ethnique. Si son esthétique semble sud-américaine, elle se défend bien d'une quelconque influence religieuse. Parce qu'elle est sensible aux démarches d'artistes comme Nikki de St-Phalle, Dubuffet, Basquiat, Keith Haring ou Dallaire, certains y voient du Miro. Son matériau de base et de prédilection est le carton, car il est léger, multiple, souvent gratuit, avec une couleur proche de la peau. Fauve travaille avec le feutre, l'acrylique, la gouache, et parfois... le vernis à ongles! Elle joue avec les contrastes entre les couleurs primaires et secondaires. Ses œuvres sont donc des aplats très colorés, qui évitent le relief afin d'imbriquer symboliquement tous les personnages. La densité des contours noirs, la masse des couleurs sombres en expriment alors l'état d'esprit. Elle sent bien l’humeur de ses personnages. Chacun est un univers à part entière inter-relié avec ses proches et ses obligé(e)s... «Comme un casse-tête! Comme chez les lesbiennes où tout le monde est l'ex de quelqu'un..

MARIO ST-JEAN
«Finalement, j'aime bien ton pénis!» a dit une amie à son mari en regardant longuement le panneau de Mario St-Jean présentant 100 pénis. «Notre imaginaire est impressionné par les pourcentages, or 100 ce n'est pas beaucoup quand on le visualise réellement.» Le pénis dans tous ses états, c'est le défi que s'est donné Mario St-Jean depuis 2002. Nos réactions face à l’exposition publique de notre secret l'intéressent. Il en a déjà constaté l'aspect libératoire chez les premiers spectateurs. Son projet d'en photographier cent démystifie le tabou du sexe. «Tout le monde le fait, mais personne n'en parle dans une conversation ordinaire, constate Mario St-Jean. L'homme met beaucoup d'importance dans le pénis. Dans les sites de rencontres sur internet, on montre son sexe pas son visage. Le pénis y devient une carte d'identité qui permet de garder l'anonymat en montrant le plus intime de soi.» Autodidacte, Mario St-Jean a eu le coup de foudre pour le photo-montage pendant une formation en multimédia. Il avait ensuite réalisé une première expo dans les petites boîtes lumineuses de l'ancien Sky. Accompagnant les 100 pénis, 20 photos montages en déclinent tous les thèmes sur le mode symbolique et humoristique (érection, masturbation, condom, bisexualité, circoncision, Viagra, dildo, urine, éjaculation, etc.). Il s'agit d'en enlever l'aspect érotique pour en faire ressortir la crudité sociologique. Mario St-Jean veut que les gens n'aient pas de gêne à parler de cette partie du corps: «Quelqu'un a même cru qu'il s'agissait d'une étude médicale!» «Déjà vu!» diront certains? «S'arrête-t-on de peindre des fleurs parce que cela a déjà été fait?» rétorque Mario St-Jean.

Expo intérieure. Galerie Wolf, 1331, rue Sainte-Catherine Est, du 1er au 4 juillet, vernissage le 1er juillet à 18h.