Cocteau, le génial touche-à-tout

L’expo Cocteau au Musée des beaux-arts de Montréal

Denis-Daniel Boullé
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Jean Cocteau continue quarante ans après sa mort, à susciter les mêmes interrogations. Génial touche-à-tout, esthète de l'imposture, visionnaire ou opportuniste, tout et son contraire a déjà été dit sur ce dandy trop superficiel pour ne pas être profond. Le créateur a pourtant marqué d'une empreinte singulière la littérature, le théâtre, le cinéma, la danse et le dessin du vingtième siècle en France. L'exposition Jean Cocteau : l’enfant terrible, après avoir été lancée en France à l'automne dernier s'installe à Montréal pour l'été. l'image de l'artiste, les concepteurs ont choisi une approche multidisciplinaire en présentant 700 œuvres (un peu moins qu'à Paris) souvent inédites (dessins, publications originales, photographies, peintures, sculptures, costumes) ainsi que de nombreuses installations audiovisuelles qui repassent en boucle des extraits de films et d'entrevues avec Jean Cocteau.

Dans les deux précédents numéros de Fugues, où on soulignait la sortie de la biographie de Jean Cocteau par Claude Arnaud, André Roy a esquissé les contours de l'homme, de son œuvre, et de son influence qui a perduré jusqu'après sa mort dans de petits cercles fermés, au-delà des frontières de l'Hexagone.
Si, aujourd'hui, on célèbre Jean Cocteau par cet hommage, il reste que l'homme, dont le style et les manières défiaient les codes sociaux de l'époque, est généralement plus connu pour avoir formé avec Jean Marais le couple homosexuel le plus célèbre de la fin des années trente. Son oeuvre connaît encore la faveur des connaisseurs, mais l'artiste a toujours été tenu à l'écart des critiques et des exégètes. Boudé par les surréalistes, mis à l'écart par les existentialistes de l'après-guerre, Jean Cocteau a cultivé une irréductible indépendance qui ne pouvait se dissoudre dans les grands courants artistiques de l'époque. On ne lui a pas pardonné non plus d'avoir touché avec autant d'aisance à différents médiums, de passer du dessin à l'écriture, d'être derrière la caméra puis de se mêler de danse. Alors que pour celui qui se définissait comme un poète, il n'y avait là aucune contradiction mais la même recherche poétique avec des supports différents. Et c'est la grâce de cette exposition : rendre compte de la cohérence de l'œuvre de Jean Cocteau. On ne peut isoler l'œuvre picturale des textes ou des films qui sont autant de miroirs ouverts sur des facettes différentes et finalement complémentaires du créateur.

Jean Cocteau est resté dans la mémoire collective comme l'artiste homosexuel le plus célèbre. Il fut d'ailleurs honni par tout ce que la France comptait de réactionnaires et de conservateurs, qui ne manquaient pas de rappeler ses mœurs dépravées. Indifférent à ces attaques, Jean Cocteau justifiait ses goûts et ses amours par son rôle de poète qui «consiste à fuir ceux qui font, soi-disant les mêmes choses que nous»*. Il fut avant l'heure, grâce à son talent et à son prestige, un sublime ambassadeur de l'homosexualité, bien loin des crises de conscience d'André Gide dont il détestait la philosophie de la pédérastie qu'il comparait à «un touche-pipi de l'âme». Cocteau ne s'est pour ainsi dire jamais prononcé sur l'homosexualité sinon dans sa correspondance avec ses proches. Cependant, dans un message qui ouvre le premier numéro de la revue Arcadie ** (janvier 1954) et qui fut lut lors de l'inauguration du club «homophile», il déclarait: «Je rêverais que nos portes s'ouvrissent devant le singulier que le pluriel persécute. Puisse un jour l'Institut, à l'exemple des églises médiévales, devenir lieu d'asile et le coupable de crime d'innocence y trouver refuge.». Un an plus tard, il reprendra ces mots dans son discours de réception à l'Académie Française. L'«Institut» n'étant plus le club homophile, mais la vénérable institution accueillant les immortels.

Cependant, l'œuvre de Cocteau est traversée par cet amour des garçons, et ces dessins érotiques de marins surmembrés n'en sont qu'un des aspects les plus spectaculaires. Cet attrait du corps masculin transparaît aussi bien dans ses films que dans ses écrits et ses dessins, avec une liberté et une modernité dont nous sommes aujourd'hui les héritiers.

L'exposition, qui tient à embrasser toute la richesse et la diversité de création de Jean Cocteau, ne met pas l'accent sur cette facette de l'homme, même si elle a sûrement présidé à toute son œuvre. Mais c'est dans la transcendance par l'art de ce penchant à l'époque condamnable que nous pouvons nous retrouver, dans ce foisonnement prodigieux, novateur et souvent radical.

* Lettres à Milorad, le Cherche-Midi 1975
** Arcadie, Revue mensuelle et groupe homophile français (1954-1982)

Jean Cocteau. L'enfant terrible Du 6 mai au 29 août 2004, Musée des beaux-arts de Montréal.