Mon cher Fugues, c’est à ton tour...

Mado se remémore ses 15 ans dans Fugues

Mado Lamotte
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Bonne fête à Fugues, bonne fête à Fugues, bonne fête, bonne fête, bonne fête à Fugues! Fugues a 20 ans, moi, ça fait 15 ans cette année que j’écris pour la bible des gais du Québec. J’ai peine à croire que j’envahis vos mois depuis si longtemps. 15 ans que vous lisez mes états d’âme à l’heure du lunch, dans le métro ou sur le bol de toilette. 15 ans que je bitche sur tous et chacun. 15 ans que je réponds à vos lettres de menaces remplies de fautes d’orthographe et à vos courriels de félicitations. 15 ans que je cours les bars de danseurs et les saunas pour avoir des histoires croustillantes à vous raconter. 15 ans que j’explique aux jeunes qui m’écrivent la différence entre un travesti (un gars qui trippe en femme) et une drag queen (un clown sur le party). Et surtout, 15 ans que j’attends à la dernière minute pour envoyer mon article à ce cher Yves, mon rédacteur en chef toujours compréhensif, qui fait semblant de croire les mille et une raisons de mes nombreux retards (Note du rédacteur en chef : en passant Mado, pour ton information, ça fait juste dix ans que je suis chez Fugues... Et comme ça, tes retards ne sont pas toujours justifiés?). Cibole que j’en ai couvert des sujets pendant 15 ans. J’ai parlé d’actualité, de télé, de politique, de voyages, et souvent de sexe, d’alcool, de drogue mais pas de rock and roll. En fait, ça fait 15 ans que je vous raconte ma vie. Que j’me moque de tout ce qui bouge et de tout ce qui respire, y compris moi. Que j’vous fait rire, enrager ou réfléchir. Parfois vous m’aimez un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout. Pis oui, je l’sais, viarge, j’ai chialé en masse, plutôt mille fois qu’une. Mais pendant toutes ces années-là, j’ai pas juste raconté des niaiseries, oh que non, mes chéris ! J’ai aussi aidé des jeunes à faire leur coming out et des mères à accepter l’homosexualité de leur fils. J’ai répondu aux questions de centaines de travaux de fin de session d’étudiantes de cégep. J’ai écouté les critiques de milliers de gais sur des pistes de danse, sur le coin d’un bar ou dans un bain tourbillon. J’ai soutenu des causes, j’ai dénoncé des injustices, j’ai milité contre l’homophobie, j’ai contesté la violence policière, j’ai critiqué les abus de pouvoir de nos gouvernements, j’ai fait du bénévolat pour notre belle communauté, j’ai animé une parade de fierté gaie à la télé, j’ai fait honneur à Montréal devant des centaines d’athlètes venus de partout dans le monde aux Jeux Gais de Sydney, pis en plus de tout ça, j’ai même sacrifié une partie de mon corps à la science pour satisfaire vos fantasmes sexuels!

Non mais, on intronise une sainte pour moins que ça, bout de viarge! Je ne compte plus les fois où on m’a dit : "Mado, t’es mon idole", mais j’essaie d’oublier les fois où on m’a traité de mongole. Et que dire des nombreuses déclarations d’amour, des demandes en mariage, des propositions indécentes, des critiques haineuses et même des menaces de mort!

Heureusement que j’ai pas la langue dans ma poche et que j’ai toujours su me sortir d’une situation embarrassante. Mais je sais que lorsqu’on est bitch comme je peux l’être parfois, il faut s’attendre à provoquer des réactions. Adulez-moi, détestez-moi, mais que celui qui n’a jamais bitché me lance la première bière!

Si vous saviez tout le mal que je me donne chaque mois pour tenter de vous plaire. La peur de déplaire, c’est encore pire que le syndrome de la page blanche. Combien de fois j’me suis dit, j’arrête tout, j’ai pus rien à dire, chu pas drôle, y comprendront pas, chu trop songée, chu pas assez in, chu trop vulgaire, y me liront pus, y vont dire que je radote, y vont me trouver insignifiante, y vont me comparer à Varda!

Et pourtant, depuis 15 ans que j’écris, à chaque fois que le Fugues est sorti, y’a toujours eu au moins une personne qui m’a dit : Mado, c’est l’fun c’que t’écris. Pis ça, mes chéris, c’est ce qui me motive à continuer à écrire, à raconter ma vie, à dire tout haut ce que ben du monde pense tout bas. C’est pour ça que depuis 15 ans, juste pour vous donner votre dose de rires mensuels et pour satisfaire mon besoin de bitcher, j’me suis imposée des inepties à la télé comme La Roue Chanceuse, Les Carnets de Louise, Garden Party, La boutique TVA, Piment Fort, Politiquement Colette et plus récemment, Star Épidemie. Que j’me suis intéressée aux moindres gestes de nos vedettes locales et que j’me suis foutue de la gueule d’à peu près la moitié du bottin de l’Union des Artistes.

Et savez-vous qui remporte la palme d’or de l’artiste dont je me suis le plus moquée en 15 ans d’écriture? En plein dans le mille, c’est Céliiiiiiine! J’ai même compté le nombre d’articles où j’ai ri d’elle, où j’ai simplement mentionné son nom et, sur les quelque 150 articles que j’ai écrits, dont deux qui lui étaient entièrement consacrés, j’ai bitché Céline dans 48 articles.
Michèle Richard vient pas loin derrière avec 34 fois et, bizarrement, l’artiste masculin dont j’ai ri le plus, c’est Gilles Latulippe, qui est suivi de près par Michel Louvain et René Simard. Et j’avais quasiment oublié qu’à une certaine époque de ma carrière, je bandais ben raide sur Roch Voisine, alors qu’aujourd’hui il ne me fait plus un pli sur les ovaires, car dorénavant mon cœur balance pour Alexandre Despatie et Johnny Depp.

En relisant mes vieux articles, je remarquais que je n’ai jamais hésité à sacrifier une partie de ma vie à faire les parcs à vélo la nuit pour observer le comportement des écureuils au lever du soleil ou simplement pour aller vomir derrière la cabane au parc Lafontaine après une de mes innombrables brosses au vodka-canneberges prises à l’Aigle Noir ou au Stud.

Et je ne compte plus les fois où j’ai joué à la bonne samaritaine en donnant la moitié de ma paye à un danseur du Taboo ou en ramenant chez nous un p’tit pit ramassé sur la rue Champlain. Et j’ai dû consacrer pas loin de trois chroniques par année à mes nombreux voyages, si c’est pas plus, question d’aller parcourir le monde à la recherche d’aventures excitantes et de sensations fortes et aussi surtout pour me moquer des travers de nos amis français, de rire de nos grosses bédaines québécoises sur les plages du Mexique, de partager avec vous mes histoires de cul au Danemark, en Thaïlande, en Australie ou en Turquie, de me dévergonder pendant six mois à San Francisco pour impressionner mes chums drags queens qui avaient pas les moyens de voyager et qui avaient toujours les mêmes histoires de sauna et de peep show à raconter ou tout simplement pour aller voir ailleurs si le reste de la planète est aussi quétaine que les 450 qui envahissent mon cabaret tous les samedis soirs.

Hey, j’pense à ça, j’me suis même mariée avec un Italien, j’ai eu un enfant, j’ai tué mon mari, ma fille s’est noyée dans son bain, j’ai fréquenté le parrain de Saint-Léonard, j’ai assisté au mariage de Michèle Richard, j’ai couché avec le jardinier d’Elvis, j’ai été lutteuse dans la bouette avec ma sœur Nicole à Provincetown, j’ai été enlevée par un producteur de films pornos à Hawaii, j’me suis ramassée toute nue en première page d’Hebdo Police, pis j’ai même chanté en duo avec Nathalie Simard. On rit pus, hein?

Pis j’en ai-tu passé du temps à essayer de comprendre les grands mystères de la vie qui nous entoure, comme le succès d’Anne-Marie Losique, la popularité de Véronique Cloutier, la gloire de Natasha St-Pier et la célébrité de Sylvain Cossette. Et voulez-vous ben me dire pourquoi on a toujours pas légalisé le pot et les mariages gais? Et qui a eu la mauvaise idée de retirer des ondes la meilleure émission de télé de tous les temps, Taillefer et fille? Et comment un film comme Les Boys a-t-il pu devenir un des plus grands succès du box-office québécois? Et y’a-tu quelqu’un qui peut m’expliquer comment on en est venu à introduire dans notre quotidien des phénomènes inexplicables comme la margarine blanche, les Télétubbies, la Tornade aux fruits, la coupe Longueuil, les glowsticks, la gomme au capuccino, le Slim Fast, Wal-Mart et Britney Spears?
Après avoir fait le tour de tout ce que j’ai écrit, j’me rends compte qu’il s’en est passé des choses en 20 ans de Fugues. Le Québec a flashé ses lumières avec Jean-Marc Parent, les Lavigueur ont pas flashé par leur intelligence, les info-pubs ont remplacé les ventes de capodimonte et de zirconias cubiques la nuit à la télé, la Poune est morte, ma chatte Shirley est née, Adémard est mort, René-Charles est né, on a dansé le Achy Breaky Dance, Mitsou a montré ses boules à Musique Plus, le télé-évangéliste Pierre Lacroix montrait ses boules à des p’tits gars, on a écouté Normand l’Amour se prendre pour Lynda Lemay, on a subi Élizabeth Blouin-Brathwait, Kathleen a défait ses boudins, Julie Masse a épousé le beau Corey Hart, les autobus à plancher surbaissé ont fait chier tout l’monde, on a remplacé nos vieux répondeurs par les boîtes vocales de Bell, les cellulaires ont remplacé les pagettes, les chats sur internet ont remplacé les lignes 1-976, on a remplacé Jerold par Vidéoway, Marcel Béliveau était la chose la plus populaire du Québec, Broue a fêté ses 10 ans, ses 15 ans, ses 20 ans et ses 25 ans, Michèle Richard s’est promenée toute nue avec des cornes d’orignal sur la tête dans La Postière de Gilles Carle, Bill Clinton a passé un cigare à Monica, les Hells Angels ont emballé leurs morts dans des sacs de couchage, tout l’monde a fait son épicerie au Club Price, on a acheté nos cochonneries à 4 h du matin ben stones sur l’acide sous les gros néons au Pharmaprix du Village, j’ai déménagé 13 fois, des colons se sont battus à coups de chaises à Jerry Springer pendant qu’on s’ennuyait pour mourir à Claire Lamarche, Ellen et Rosie ont fait leur coming out, les Dollarama ont remplacé les Tout à 1 $, 7 of 9 et Barbie étaient les femmes de ma vie, les gym queens ont remplacé les cuirettes dans le cœur des tapettes, et je pourrais continuer pendant des heures, mais là, si vous le voulez bien, j’vas en garder un peu pour les 25 ans de Fugues.
Je souhaite juste être encore là dans cinq ans et que vous serez encore fidèles à ma chronique, parce que j’ai pas fini de chialer, de gueuler, de bitcher, de me moquer, de me plaindre, de critiquer, de provoquer, de charrier des fois, de plaisanter, d’ironiser, de m’amuser, de pas me prendre au sérieux, de ridiculiser, de me faire haïr mais, surtout, de tripper comme une petite folle parce que ça a l’air que vous êtes une méchante gang à me lire chaque mois, et ça, ça vaut plus qu’un trophée Métrostar ou une étoile sur le trottoir d’Hollywood.

Mes p’tis chéris d’amour, j’ai juste deux mots à vous dire : marci, viarge!