TIRÉ DE NOS ARCHIVES

Notre histoire en couvertures

Michel Joanny-Furtin
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20 ans! Pour un mensuel, c'est 240 couvertures (sans compter les 12 numéros hors-séries et guides Arc-en-ciel), soit autant d’épisodes pour traduire en un clin d'oeil, celui du lecteur, un moment emblématique de notre communauté. Ces 240 étapes sont autant de repères de son évolution et de ses centres d'intérêts : passions, identités, fierté, sexualité... et quelques rêves aussi! Flash-back.

Mars 1984, paraissait l’édition "Avril" de Fugues, le premier numéro de cette revue qui se donnait la mission d’être le "Guide de nuit pour hommes". Imprimé à 8000 exemplaires, ce "guide de survie pour fugueurs de nuit", lancé par Martin Hamel, se développait humblement sur une soixantaine de pages. Un visage aimable et "d'époque" ornait la couverture pour donner le ton du contenu.

Durant les premières années de l’existence du magazine, l'érotisme de la couverture suivra peu à peu l'évolution de la tolérance de la société et de la communauté! Les modèles, d’abord des employés de bars, dont plusieurs danseurs nus, mais également des gars qui voulaient tout simplement faire la couverture de Fugues, se sont succédé, interrompus uniquement par une série de couvertures graphiques composées au dessin par Jean-Denis Lapointe. Ce dernier fut d’ailleurs le directeur artistique de la revue pendant les dix premières années et c’est à lui que l’on doit "Mossul et Umid", une bande dessinée apparaissant chaque mois pendant plus de dix ans dans Fugues et dont les personnages ornèrent la couverture de février 1985. À l’occasion du 10e anniversaire du magazine, en 1994, on leur rendra hommage par une version en chair et en os.

  

On apercevra la pilosité d'un pubis sur la couverture de septembre 1984 et le premier nu partiel, assis et de côté, fera la une de décembre, la même année. Il faudra attendre celle d'avril 86 pour voir un nu artistique intégral : la photo montrait un corps d'homme suspendu dans les airs, les bras en croix, à l'image de ces toiles de Dali montrant un christ en croix... sans sa croix. Actualité oblige, le thème de ce numéro était "Résurrection". Évidemment, ce sera le tollé! 

C’est à partir de juin 1987 que Robert Laliberté mettra son talent au service de Fugues, pour lequel il signera 120 couvertures. Événement rare dans l’histoire de l’édition au Québec, la longue collaboration entre Fugues et Robert Laliberté aura eu l’avantage notable de créer une image forte et cohérente du magazine, tout en donnant au photographe une notoriété très grande au sein de la communauté gaie québécoise.

Les avancées de l’infographie feront évoluer considérablement les couvertures de Fugues, permettant d’abord un choix de caractères plus grand, puis des modifications — d’abord mineures puis de plus en plus importantes —, allant jusqu’à la fabrication d’une image finale à partir de plusieurs photos, et ce, sans que cela ne paraisse. Une technique où Dominic et Patrick de Fotofusion, qui signent la plupart des couverture depuis août 1998, sont passés maîtres.
À l’approche du dixième anniversaire, au début de 1994, la direction du magazine mandate une firme de sondage montréalaise pour mieux connaître ses lecteurs. Ce sondage révèle que la communauté était prête à un changement : "Les gais nous ont exprimé leur désir de voir apparaître sur les couvertures des gens de la communauté provenant de divers secteurs. Bien des lecteurs d'alors se plaignaient que nous ne donnions qu'une seule et unique image de la communauté, celle des jeunes et celle de l'érotisme", explique le rédacteur en chef de Fugues, Yves Lafontaine, qui venait tout juste d’entrer en fonction lors du sondage.

Peu à peu, et de plus en plus souvent, la couverture présentera des personnalités issues de tous les domaines, comme autant d'exemples et de références identitaires et fières, en alternance avec des images de "modèles" plus illustratifs des sujets traités.

 Exception faite de Michel Dorion sur la couverture de l’édition de mars 1995, consacrée aux reines de la nuit, le premier personnage public à faire la une de Fugues, fut le député bloquiste Réal Ménard. Habillé seulement du drapeau arc-en-ciel pour l’édition de la fierté de 1995, il confirmait en grand sa sortie du placard quelques mois après s’être élevé à la chambre des communes en réaction à des propos de la députée Roseanne Skoke.

Des athlètes, entre autres, à l’occasion des Jeux Gais qui se tenaient à New York (juin 1994) et lors de la sortie du placard de Mark Tewksbury (mai 1999) ont également fait la une du magazine.

Le plus fort contingent de personnalités provient évidemment du milieu artistique : des auteurs, dont Michel Tremblay (septembre 1995), Pierre Samson (septembre 1999) et Steve Galluccio (janvier 2000); des chanteurs, dont Étienne Daho (février 1997) et Rufus Wainright (juin 2001); des comédiens et cinéastes, dont Éric Cabana, Paul-Antoine Taillefer et Denis Langlois (septembre 1996), Roy Dupuis (mars 1997), André Montmorency (septembre 1998), Stephen Elliot (mai 1998), Jasmin Roy (janvier 1998), Joe Balass (juillet 2002), Rémy Girard et Normand Chouinard (février 2000); des chorégraphes, des peintres et artistes multidisciplinaire, dont Jean-Pierre Perreault (avril 2002), Michel Lemieux et Victor Pilon (novembre 2002), Michel Poirier et Gilles Renaud (janvier 2002), Peter Miller et Luke Kirby (juin 2003).

Avant-gardistes, autant dans notre communauté que dans la société en général, plus de couples orneront la une du magazine et même des couples avec enfants (avril 1997, décembre 2001, janvier 2003).

Comme le Christ en croix, d’avril 1986, certaines couvertures dérangeront pour diverses raisons, pas toujours bonnes. La couverture de décembre 1989 ne sera pas un cadeau! Malgré la sensualité du modèle afro-américain, cette une provoquera émois, commentaires, critiques... et retraits d'annonceurs pendant quelques semaines! Comme quoi, à une époque encore relativement récente (la fin des années 80), il restait au sein de la communauté gaie pourtant très inclusive, certaines idées à faire avancer. Heureusement, avec les années, d'autres modèles noirs, latinos et asiatiques feront la première page de Fugues sans susciter d’autres réactions que la satisfaction et l’admiration, entre autres deux couvertures superbes, l’une signée Robert Laliberté (septembre 1997) et l’autre de Dominic Brunet (septembre 2003).

Peu de femmes ont fait en solo la couverture de Fugues. À part Eartha Kitt pour le numéro 3, la première est apparue sur la couverture comme un cadeau du nouvel an, en janvier 1992. Sous le portrait plutôt réussi de la belle, un mannequin lesbienne, s'étalait un formidable "Surprise!" Il va sans dire que, là aussi, le département des ventes en a ressenti l'effet, et les commentaires trop souvent négatifs ont fait rougir le téléphone.

Pour contourner cette difficulté, Martin Hamel (l'éditeur de Fugues jusqu’en octobre 2002), lancera en septembre 1996 Gazelle, un magazine parallèle destiné à nos copines lesbiennes, dirigé par Claudine Metcalfe. Mais son marché publicitaire restreint entraînera la disparition de ce mensuel en mars 1998. Malgré quelques réticences des lesbiennes, Fugues leur fera une place à partir de l’édition du 15e anniversaire. Et bien qu’elles n’aient plus jamais fait la couverture à elles seules depuis, on retrouve des femmes dans des photos de groupes, principalement pour les éditions de la fierté. Depuis le départ de Claudine Metcalfe, l’an dernier (elle est maintenant attachée politique de la ministre de la culture du gouvernement du Québec, Lyne Beauchamp), l’équipe de Fugues compte environ quatre collaboratrices.


Le 15e anniversaire de Fugues fut l'occasion de changer le logo du magazine, dont les lettres virevoltaient dans les airs, pour celui que vous connaissez actuellement. Né pour durer, avec son graphisme intemporel, léger, souple et donc adaptable aux diverses thématiques de la couverture, ce logo s’est décliné dans toutes les couleurs et les textures au cours des cinq dernières années.

Au niveau des anecdotes, on se souviendra de la couverture de novembre 1997 de Fugues, qui défendait la candidature de Montréal pour les Jeux Gais 2002 (attribués finalement à Sydney). Cette photo du photographe Raoul était le complément de la couverture de Gazelle. La photo complète étant recomposée virtuellement dans les présentoirs, lorsque les magazines étaient placés côte-à-côte.

Suivez le guide
Les Guides Arc-en-Ciel, deux par an — parraissant à la fin du printemps et de l'automne pour les saisons été et hiver —, feront leur apparition en 1998. Appelés à l'origine "Fugues / Édition Spéciale", ces guides sont complémentaires aux 12 numéros réguliers. En rassemblant en un même document les organismes, les entreprises, les professionnels et les fournisseurs de services qui ne trouvaient pas toujours leur place dans le mensuel, ils viennent répondre à la demande d’information spécifique sur les ressources gay friendly. Devenus, dès 1999, des Guide Arc-en-Ciel, ces deux numéros spéciaux annuels concentreront, dès l’été 2000, leur contenu sur le tourisme, avec des informations sur la programmation des salles de spectacles, les festivals saisonniers, les activités en régions, un panorama des régions du Québec, en plus de faire une place de choix aux célébrations de la fierté de Montréal, Québec et Ottawa, tout en offrant à l’occasion des portraits de gais et lesbiennes œuvrant dans l’industrie récréo-touristique. Le Guide Arc-en-ciel élargira, par le fait même, le champ d’action de que traite habituellement un magazine gai.

Potins sous la couverture
Certaines couvertures ont toute une histoire, heureuse comme malheureuse, quand elle n'est pas un peu salée. Ainsi, comme au jeu des sept familles, on pourrait potiner entre les unes, relatant que tel gars ornant la une du Guide Arc-en-Ciel Hiver sortait avec celui qui faisait la couverture de l’édition de janvier de la même année, qui deviendra, avec un autre look, le M. Avril, en plus déshabillé, avant d'aller faire un film XXX aux États-Unis...

Parlant porno, au moins dix "gars de couverture" deviendront des stars du porno gai. Les plus célèbres d’entre eux auront une véritable carrière, enfilant... films après films. Claude Jourdan (janvier 93), un graphiste de Montréal, fait partie de ce groupe sélect. Il tournera dans plus d’une vingtaine de films. Quant à Alan Lambert (février 92), de son vrai nom Alain Lebeau, il tournera avec les plus grandes vedettes du porno, dont la légende Aiden Shaw. Quelques mois après avoir fait la une de Fugues, cet étudiant à la maîtrise se suicidait, à l’âge de 25 ans, en plein cœur du Carré Saint-Louis. La vie courte mais intense du jeune Alain Lebeau a retenu l’attention d’un cinéaste américain qui a tourné, en 1996, un documentaire sur lui.

Parmi les hommes qui ont fait la une du magazine depuis ses débuts, on compte bien des disparus, signe évident que le sida a emporté un grand nombre de gais depuis le début des années 80.

Dans un registre plus joyeux, sachez, cher lecteurs-collectionneurs, que certaines unes s’échangent sur le site aux enchères e-Bay. Ainsi le numéro de mars 97 serait devenu un item très recherché. Réal Lefèbvre, actuel éditeur et co-propriétaire de Fugues (avec Maurice Nadeau), où il a débuté au sortir de l'adolescence, en 1986, est un passionné d'antiquités. Surfant sur le web, il fut surpris d'y voir que ce numéro de Fugues, que demandaient certains américains venait de trouver preneur à 95$ US, soit environ 145$ CAD à l’époque. Mis en vente sous l'appellation "Montréal Gay Mag with Roy Dupuis on the cover", cette édition de Fugues entrait dans le marché parallèle des produits dérivés "Roy Dupuis", qui s’est développé autour de "notre" Roy à la suite de la diffusion de la série Nikita chez nos voisins du sud. Cette une jouait aussi le clin d'oeil, présentant un portrait de l'acteur flanqué d'un énorme J'en suis, qui n'était (calmons-nous!) qu'une référence au film (décevant) de Claude Fournier qui sortait sur nos écrans.

Rançon du succès, plusieurs numéros se sont rapidement épuisés, comme celui de Noël 1995 avec la reine Mado Lamotte, ou le numéro sur les jeunes de novembre 2000 qui était également notre 200e numéro.

Conscient de son rôle de relais de l’information et de l’importance de soutenir les initiatives rassembleuses au sein de notre communauté, Fugues s’est associé à pluseurs reprises, et de manière constante, à des événements dont il est devenu l’un des commanditaires. C’est ainsi que le Festival Image+Nation et que Divers/Cité, les célébrations de la fierté gaie et lesbiennes, ont fait l’objet, chacun, de 10 couvertures, alors que les événements du BBCM (le Black & Blue en tête) ont fait la une de Fugues ou du Guide Arc-en-ciel a quinze reprises.

Plus drôles, quelques personnalités politiques et artistiques auraient aimé faire partie de la galerie des unes, tout comme beaucoup d’inconnus, rêvant à un mois de visibilité intensive, l’ont fait savoir à la rédaction par un courrier volumineux au cours des vingt ans d’existence de Fugues.

Que tous se rassurent, il y en aura encore bien d’autres unes. Tout est en encore possible donc.