Fugues a changé ma vie !

Claudine Metcalfe
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On dirait un slogan publicitaire! Mais il n’y a pas de phrase plus juste pour décrire mes années passées dans la plus importante maison d’édition gaie et lesbienne au Québec. En novembre 1986, je me remets péniblement d’une peine d’amour. J’ai besoin de m’engager dans ma communauté pour retrouver mes esprits, pour rencontrer mes semblables. Mon militantisme s’essoufflait, j’étouffais dans le monde de femmes dans lequel je tentais de m’épanouir. Je découvris une autre façon de travailler pour la reconnaissance de nos droits, par le biais de l’écriture que m’a offert Fugues. Je travaillais au bar Lilith à la naissance de Fugues. J’étais ce que l’on appelle maintenant une lipstick (oui, c’était il y a 20 ans!) qui voulait changer le monde. C’était la glorieuse époque du mouvement féministe lesbien : marches, librairie des femmes, films du réseau Vidé-Elle, danses improvisées qui devenaient des lieux d’activisme, de rencontres de sororité à l’école Gilford. J’ai donc sauté dans le milieu mixte. On m’avait bien avertie qu’il était impossible pour une femme de trouver sa place dans le monde des gars et que la situation était pire dans le boy’s club gai. Il y avait des combats à mener, des luttes à faire. Voilà pourquoi j’ai été nommée la Gazelle dans cette jungle (faut se rappeler le logo officiel de Fugues à cette époque), cette faune dangereuse de gars. Maudit que j’en ai mangé de la misère! J’y découvrais, non pas de la méfiance bornée, du machisme à outrance comme on me l’avait prédit, mais de la méconnaissance, d’une part comme de l’autre. Je continuai à travailler à rapprocher l’inconciliables.

Certes, du côté mâle, on voyait d’un mauvais œil la venue d’une fille dans la gang (je pense aux proprios de saunas, aux bars machos, à quelques misogynes ). Mais j’ai vécu aussi de l’intolérance chez les femmes. Je réalisai le fossé qui séparait les deux mondes. Mes consœurs, au lieu de croire m’aider à travailler dans la collégialité, m’insultaient et me qualifiant de traitresse, de vendue. Bon, j’exagère encore une fois… ce ne sont pas toutes les femmes qui m’ont fait la vie dure! La plupart m’encourageaient et les lettres, les bons mots, les tapes dans le dos ont été mon salaire pendant de nombreuses années. Fort heureusement, je trouvais dans l’équipe de Fugues tout le soutien et l’appui pour continuer. Ce ne furent pas que des collègues, ce sont devenus des amis véritables. Il en a coulé de l’eau sous les ponts pendant ces 20 ans…

Tout n’est pas gagné, mais, maintenant, nous sommes capables de marcher côte à côte dans le respect de nos différences : jamais, il y a 20 ans, les militants parlaient des gais ET des lesbiennes. Nous n’existions pas et les gars ne s’en souciaient pas. Maintenant, politiciens, journalistes et autres vedettes osent prononcer les deux identités, les deux réalités, sans sourciller. C’est parfois un peu boiteux mais combien réjouissant. En 2004, il y a des évidences, comme la mixité des bars, de la marche de la fierté et des boutiques. La communauté est maintenant constituée d’hommes et de femmes à part entière. Cette évolution a été possible en grande partie grâce au travail effectué par les gens de Fugues. D’accord, les lesbiennes continuent d’être moins impliquées que les gais, mais elles ne peuvent reprocher aux gars de Fugues de ne pas vouloir leur faire une place qui leur revient. Petit à petit, au fil des années, les gars ont laissé la place aux femmes. Je parle autant des journalistes, de l’administration que des représentants publicitaires qui, chacun à leur façon, ont joué un rôle important dans la reconnaissance des lesbiennes dans le milieu gai. La direction de Fugues m’a permis de m’épanouir, de développer des idées nouvelles et d’écrire des textes pas toujours à l’encre rose. Je pense particulièrement à Réal Lefebvre et à Martin Hamel qui ont tout le temps appuyé mes démarches les plus folles… Je souhaite bon anniversaire à Fugues, mais surtout, je dis merci à ceux qui ont permis que les rêves prennent forme et, ainsi, ont réalisé l’égalité des droits des gais ET des lesbiennes du Québec.



Claudine Metcalfe a collaboré à Fugues entre 1986 et 2003. Elle est actuellement attachée politique de la ministre de la culture du Québec, Lyne Beauchamp.