Témoignage

Mars 1984, déjà 20 ans !

Logan Cartier
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Étudiant en communication et cinéma à l’Université Laval de Québec, je monte à Montréal pour quelques jours. Le travail de session demandé par la cinéaste Marie-Lu Mallet, dans le cadre du cours "Les femmes et le cinéma", m’amène à la Cinémathèque de la Ville de Montréal afin d’y voir quelques films sur le sujet. En 1984, la Ville de Montréal offrait un service exceptionnel et gratuit. Il y avait cinq ou six petites salles de projection à la disposition du public.


La Cinémathèque offrait aussi des films en location pour quelques jours. La clientèle était constituée principalement de professeurs, d’artistes et de mordus du cinéma. Des documentaires, des films de répertoire et des films pour enfants étaient inscrits au catalogue. En 1984, nous étions au début des clubs vidéo, c’était une époque de transition : du 3/4 ou du VHS, lequel l’emporterait sur le 16 mm? L’Ange bleu… Marlène Dietrich… Métropolis… la femme fatale du cinéma. Tel était le sujet de mon travail de session. Donc, à la mi-mars 1984, j’arrive à l’édifice de la rue Roy. J’y entre et je monte à l’étage jusqu’au comptoir de réception. Je fige, c’est le coup de foudre! Le préposé est beau! Il est grand (6 pieds), il a les cheveux noirs, les yeux bruns et le sourcil en accent circonflexe lorsqu’il parle. Il est d’une gentillesse et d’une attention exceptionnelles. Il me regarde dans les yeux. Les conseils pour le choix des films, le fonctionnement de la Cinémathèque, l’organisation des horaires de visionnement, le tourbillon des questions et des réponses m’empêchent de me concentrer sur l’objectif de ma venue. Après quelques palabres sur le sujet de mon travail, nous effectuons la réservation de la salle, le choix des films disponibles et la période de visionnement. Un film, c’est tout le temps qu’il me reste avant la fermeture. J’entre dans la salle, mon préposé m’y suit, il me montre comment fonctionne le projecteur 16 mm. Nous échangeons quelques mots et il me laisse à ma projection. Au milieu du film, il revient me voir, me demande si tout va bien, puis repart et m’abandonne à mes questions. Est-il gai? Comment faire pour le savoir? À la fin du visionnement, c’est déjà la fermeture, mon préposé est au téléphone, et il y a d’autres clients. Puis finalement, nous avons tout juste le temps de réserver une salle et des films pour le lendemain. Je quitte, je ne sais plus où aller, je marche vers le centre-ville. Que faire ?

La Taverne Bellevue ou encore un des bars à l’est d’Amherst? Je flotte, je suis sur un nuage, je ne vois rien autour de moi et j’ai toujours la même question en tête : est-il gai? Le lendemain, je me présente à la Cinémathèque dès l’ouverture. J’ai mon plan, je vais lui faire passer tout un interrogatoire avec des questions directes sur le sujet. Il va se commettre. J’ai fait mon scénario. Mon beau conseiller est au poste, mais il est très en demande. Il répond au téléphone, prépare les films que nous avons choisis la veille et répond à ses collègues. Finalement, il m’expédie à ma salle. Mauvais timing… J’installe le premier film sur le projecteur et, sur la table de travail, mes accessoires pour prendre des notes. Près de la porte au bout de la table, bien en vue, je place la première édition de Fugues qui vient de paraître.

Lorsqu’il viendra, il comprendra. Mais mon Fugues y est resté toute la journée. Mon beau préposé n’est jamais venu voir comment se déroulait ma session de visionnement. À l’heure de fermeture, c’est le calme, pas de client, pas de téléphone. Je retourne le matériel et m’attarde, avec le Fugues en main. Il a du temps. Nous parlons de la pluie et du beau temps, de la vie à Québec, des films que je viens de voir et de ce que je pense faire ce soir. Je le regarde, il est beau, je flotte. Il me regarde et me demande si je veux bien prendre un café avec lui… En 2004, Fugues a déjà 20 ans et, en mars 2004, ça fera déjà 20 ans que, Michel et moi, nous nous connaissons. Ça fait 20 ans que, Michel et moi, nous nous aimons et ça fait 20 ans qu’il est pour moi toujours aussi beau.