Swingne la baquaise

Le temps d’une tourtière

Mado Lamotte
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Déjà une autre année qui s’achève pour faire place à des temps meilleurs, je l’espère. Avec les guerres et les scandales qui nous sont tombés dessus en 2003, je peux pas croire qu’en 2004, l’humanité continuera d’enfoncer le clou encore plus creux dans sa tombe. J’vous dis mes enfants, c’est pas facile de faire la fête et d’oublier tous les maux du monde en ces temps de misère planétaire. Une chose est sûre: à moins d’être inconscient ou tout simplement sans-coeur, les souhaits de santé, d’amour et de paix qu’on s’échangera le soir du Nouvel An n’auront jamais été aussi sincères. Mais bon, comme chu pas là pour vous donner le goût de vous pendre à votre sapin, si ça vous dérange pas, je vais faire ce que je fais le mieux, c’est-à-dire vous faire rire jusqu’à ce que vous pissiez dans vos culottes. À vos Fugues, prêts, partez le feu de foyer et préparez-vous à recracher vos morceaux de tourtière dans le bol à punch! Comme presque tout l’monde sur la planète, j’adore le temps des Fêtes, les partys et les soupers entre amis, mais si y a une chose que j’haïs ben raide, c’est faire une liste de cadeaux. Chaque année, c’est la même maudite question qui me tracasse : quossé que je pourrais ben vouloir que j’ai pas déjà?

Encore des CD qui vont se retrouver quelques semaines plus tard dans la boîte à aubaines du Marché du Disque? Des livres que je vais lire trois ans plus tard? Des DVD qui vont ramasser la poussière (parce que les seules fois que j’ouvre ma télé, c’est pour me crosser sur les images déformées du canal 66)? De la vaisselle que ma chum Manoune va casser ou des chaudrons qu’elle va brûler lorsqu’elle viendra organiser ses soupers d’amis chez nous? Une cafetière design italienne, ça serait ben beau pour impressionner la visite, mais je bois pas de café et je reçois une fois par année. Du linge? Non, c’est pas vrai! Maman, t’aurais jamais dû, une autre paire de gants Isotoner pis une belle robe de chambre en ratine jaune moutarde! Pis comment t’as fait pour savoir que c’est ma couleur préférée (la couleur idéale pour matcher avec mon teint un lendemain de brosse)? Ah pis des plans pour que mon père, qui me trouve ben flyée, m’achète des gros running shoes plateformes "à la Spice Girl" ou des bottes de ski-doo chez Canadian Tire. Et j’ose à peine imaginer avec quoi je me retrouverais si je poussais l’audace jusqu’à demander de la lingerie. Oh la belle jaquette en fortrelle pêche; hey, j’vas être sexy là-d’dans! Pis c’est quoi ça? Ah ben, r’garde donc si c’est original, des beaux caleçons mi-cuisses à frous-frous de dentelle blanche ( ça existe encore ça? ), j’te dis que vous l’avez l’affaire, vous, mononcle Yvon! Pour moi, vous devez être quelqu’un de ben cochon au lit! Non, Mado, demande quelque chose de moins rushant pour eux-autres. Tsé l’genre de cadeau qui s’achète chez Jean Coutu le 24 décembre dix minutes avant que ça ferme. Je demanderai pas du maquillage quand même, j’aurais ben trop peur de me retrouver avec une trousse-beauté Lise Watier. Du parfum peut-être? C’est pas fou, j’pourrais m’en servir comme désodorisant à toilettes. Pis des bijoux, ça pourrait être une bonne idée, non? J’en ai pas une valise pleine, d’abord. Pis de toute façon, y reste-tu encore de la place sur mon corps pour accrocher quoi que ce soit?

Aaaaargh, je l’sais pas ce que je veux, bout de viarge! Eh que ça serait donc plus facile si j’pouvais m’inspirer de mes circulaires, mais ce que j’aimerais vraiment recevoir ne se trouve pas dans un publi-sac. Il faudrait peut-être que je consulte le catalogue de la SAQ. En fait, la seule chose que j’aurais vraiment envie d’écrire sur ma liste de cadeaux, c’est le numéro de téléphone de ma pusher.

Ben oui, j’me vois très bien en train de remettre ça à mes parents d’abord : "Tiens Maman, appelez ce numéro là, la fille va vous dire ce qui me ferait vraiment plaisir pour Noël." Finalement j’vas demander la même affaire que l’année dernière pour pas être décue, c’est-à-dire : des gratteux, des billets de loterie, des certificats-cadeaux Pacini, une boîte de Turtles, un renouvellement de mon abonnement à Madame au Foyer et des chandelles pot-pourri Yves Rocher.

À ben y penser, chu pas sûre que j’aime ça le temps des Fêtes! C’est-tu parce que j’vas encore passer la veille de Noël toute seule avec ma soeur Nicole à courir d’un bar de danseurs à l’autre ou ben c’est parce que j’vas passer le brunch du jour de l’An chez des amis où je serai encore la seule célibataire noyée dans une mer de jeunes couples branchés du Plateau avec leurs fendants d’enfants qui se prennent déjà pour des futurs acteurs de téléroman? Ou ça serait pas plutôt parce que j’ai commencé à voir apparaître mes premiers cheveux blancs quand j’me regarde dans mon miroir amincissant? Nooooon pas déjà, j’ai à peine 30 ans (oui, oui, 30 ans! Ben si vous préférez, 30 euros!)! Dans le fond, je le sais ben trop pourquoi le temps des Fêtes m’aliène encore plus qu’une chanson de Noël de Marie-Michèle Desrosiers. C’est parce qu’à chaque année, je peux pas m’empêcher de faire une folle de moi (maudit alcool) et de foutre le bordel dans la famille.

Tout d’abord, Noël chez mes parents manque toujours de r’virer en bataille entre mon père et mon frère parce que j’oublie qu’il ne faut jamais demander des nouvelles de sa job à mon frère (c’est pas que ça m’intéresse, mais je suis polie). À ce moment-là, ma mère me regarde avec ses gros yeux de Jean-Luc Mongrain qui ont l’air de dire "toé pis ta grand’ yeule!". Là, c’est à peu près le même scénario qui se répète d’année en année. Mon frère s’énerve pour une histoire de blonde du boss qui travaille tout croche et qui fait chier tout l’monde au bureau. Et là, mon père se met à l’engueuler et lui dit que, tant qu’il va pisser dans son froc devant une emmerdeuse, il ne doit pas s’étonner d’être encore préposé à la machine à photocopies après dix ans et pis que, dans son temps, ça se serait pas passé de même, et patati et patata. C’est là que logiquement je devrais me la fermer, mais, baveuse comme je suis, je peux pas m’empêcher d’en rajouter : "Ben oui papa, dans ton temps c’était toujours mieux qu’aujourd’hui." J’vous dis, mes chéris, chu sûre que vous avez jamais vu quelqu’un passer du rouge au mauve en si peu de temps! Et là, j’vous raconte même pas ma virée dans les clubs de danseurs la veille de Noël, où j’me ramasse tellement saoûle sur le criss de Sour Puss que j’me retrouve généralement dans une cabine de toilette la face à terre juste à côté d’un p’tit tas de vomi qui ressemble étrangement à la tourtière au chevreuil que j’ai mangée quelques heures plus tôt chez ma sœur Nicole. Gênant, vous dites? Pas assez ç’a l’air pour ne pas recommencer quelques minutes plus tard à coups de double vodka-canneberge et refaire une folle de moi, pas de chandail, les boules à l’air en plein milieu de la piste de danse du Stud en chantant "Le Père Noël, c’t’un Québécois"! Et vous savez comme on nous rappelle à chaque Noël l’importance d’aider les plus démunis? Ben, en sortant d’là, j’vas immanquablement me prendre pour une bénévole de l’accueil Bonneau en ramenant chez moi un jeune prostitué de la rue Champlain que je nourrirai, que je laverai, que je couvrirai d’or et de baisers et quand je me réveillerai le lendemain midi assise sur le divan, les culottes baissées, la blouse retroussée pis le ventre collé, ben mon pauvre infortuné aura disparu avec mon lecteur DVD, ma collection de CD et tout l’argent que je laisse trainer sur ma commode. Et pensez-vous que mes mésaventures du temps de fêtes s’arrêteront là? Ben non voyons, il restera encore le fameux party du jour de l’An chez la cousine Linda. Et que pensez-vous que votre épaisse de service va faire pour empirer son cas? J’vas sûrement mélanger mon ecstasy avec mes pilules de Viagra, ce qui aura pour résultat de me faire finir la soirée à sniffer la neige synthétique dans les fenêtres du sous-sol pendant que le cousin Sandro fera aller sa bûche de Noël dans mon feu de foyer. Chic, n’est-ce pas? Comprenez-vous maintenant pourquoi chu pas sûre d’aimer ça tant que ça, le temps des Fêtes? En attendant de retrouver un peu de ma dignité, j’vas vous souhaiter une nouvelle année remplie d’amour, de santé, de bonheur et surtout, souhaitons que la paix régnera à nouveau un jour sur notre belle planète. Tout plein de bisous, mes p’tits chéris.