L'homoparentalité

Des familles différentes ou non?

Denis-Daniel Boullé
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Martine Gross est ingénieure de recherche en sciences sociales au Centre National de Recherche Sociale à Paris. En mai 2003, elle publiait L'homoparentalité, un guide qui fait le tour de la question. Martine Gross est concernée au premier chef par la famille, puisqu'elle est elle-même mère adoptive de deux enfants et que sa conjointe est aussi mère de deux enfants biologiques. Elle est aussi membre depuis longtemps de l'association française des Parents et futurs Parents Gays et Lesbiens, qui revendique d'ailleurs la paternité (ou maternité?) du néologisme "homoparentalité". Martine Gross, spécialiste en études religieuses, connaît bien les arguments avancés par ceux qui s'opposent à la reconnaissance pleine et entière des couples de même sexe.

De passage à Montréal pour donner une conférence, elle a, bien entendu, rappelé les difficultés que connaissent les pays européens à aller de l'avant dans les dossiers des mariages gais et lesbiens, mais aussi les difficultés que peuvent rencontrer des gais ou des lesbiennes dans le processus de l'adoption, même si des ouvertures timides se manifestent. Elle fonde sa réflexion sur la recherche mais aussi sur son expérience personnelle. "Actuellement, en France, des célibataires quelle que soit leur orientation sexuelle, ou des couples hétérosexuels peuvent adopter. Mais il est évident que les gais et les lesbiennes sont pour ainsi dire éliminés de facto. Ou alors ils ou elles doivent jouer la carte de la dissimulation, avance Martine Gross. La loi dans ce sens n'est pas discriminatoire, mais l'application de la loi l’est. Pour un couple de gais ou de lesbiennes, la dissimulation doit être plus grande, puisque celui qui n'est pas le parent adoptant doit complètement s'effacer, pas seulement pendant la période de l'adoption, mais aussi dans les années qui suivent, lors des contrôles où, de nouveau, le ou la conjoint(e) doit s'effacer." Pas question encore en France que deux pères ou deux mères puissent avoir les mêmes droits sur les enfants qu'ils élèvent. "Il y a quand même des changements : un tribunal a accordé le partage de l'autorité parentale à la conjointe dans un couple de lesbiennes, mais on est encore loin de créer une réelle filiation comme avec l'adoption plénière", conclut Martine Gross.

Si Martine Gross n'abandonne pas la lutte pour que les familles homoparentales aient une existence légale, elle s'intéresse, dans une nouvelle recherche, à la transmission des valeurs spirituelles aux enfants qui grandissent avec deux pères ou deux mères. Coïncidence? Le rappel à l'ordre du Vatican condamnant toute législation reconnaissant les couples de même sexe et, bien entendu, leur prétention à former des familles, touche le coeur de la problématique étudiée par Martine Gross. "J'ai remarqué que les gais et les lesbiennes qui avaient eu une socialisation religieuse assez forte vivaient souvent une rupture assez forte avec la religion, mais que la foi, elle, pouvait demeurer ou revenir. Et comment transmettre ces valeurs à ces enfants quand la plupart des religions condamnent l'homosexualité?" Bien évidemment, certains couples vont se tourner vers des églises plus ouvertes, mais ce n'est pas toujours évident. "Quand on est protestant, il y a des églises qui ne rejettent pas l'homosexualité. Mais quand on est catholique ou israélite, on se heurte à des rejets plus catégoriques." Comment interprète-t-elle alors la récente prise de position de l'Église catholique? La peur de perdre le contrôle ou que des catholiques se tournent vers des groupes évangélistes qui suivent le dogme à la lettre? La réponse est complexe, mais "le Vatican n'avance aucun argument probant", selon elle. "Pour justifier son propos, il reprend à son compte des théories de l'anthropologie ou de la psychologie, sciences qu'il condamnait il y a encore à peine trente ans, ou il fait référence à l'ordre naturel, sous-entendu l'ordre de Dieu, qui ne peut s'expliquer".

La recherche de Martine Gross, qui se fera à partir de familles homoparentales au Canada, en France et aux États-Unis, confrontera aussi les religions et leurs positions actuelles sur l'homosexualité, mais aussi comment, au niveau pastoral, des religieux peuvent s'accommoder d'un dogme restrictif, d'une part, et, de l'autre, accueillir des familles homoparentales.

L'homoparentalité / Martine Gross, Paris : Éd. PUF, Collection Que sais-je? 2003