DOM MS Académie

Vivre le Montréal cuir, c’est plus qu’une question de mode

André-Constantin Passiour
Commentaires
Voilà bien plus de 35 ans que Sir Paul évolue dans le milieu gai cuir montréalais. Il en connaît les moindres détails, les grandes comme les petites histoires et surtout les gens qui l'ont façonné. Avec simplicité et générosité, Sir Paul se dévoile un peu, mais explique aussi la philosophie qui sous-tend son club, le DOM MS Académie, qui fête son cinquième anniversaire. Personnage presque légendaire du nightlife gai, il fut du KOX/Katakombes jusqu'à sa fermeture, puis, tel un phénix, il est revenu à la vie nocturne avec l'Aigle Noir. Il croit aussi, tout comme les responsables de MC Faucon, que Montréal peut redevenir le point de mire du milieu cuir nord-américain.
Chaque samedi, le petit espace du donjon de l’Aigle Noir, au cœur du Village gai de Montréal, se voit envahi par quelques dizaines de personnes venues voir les performances de Sir Paul, lors des Punish-MEN-t Night. Utilisant plusieurs accessoires (fouet, lanières, bougies, etc.), Sir Paul cherche ainsi, à travers ses démonstrations de sado-masochisme (SM) léger, à éduquer les gens sur ce que sont ces pratiques.
C’est pour cette raison qu’il a accepté de s’ouvrir et de se confier, à l’émission KINK (qui sera diffusée en mars 2004 à l’antenne de Showcase), dont une équipe de tournage l’a suivi durant quatre mois, de juin à septembre 2003. "Je veux démystifier le SM, montrer à la jeune génération l’histoire du cuir à Montréal et pourquoi la ville était devenue une plaque tournante du tourisme gai cuir en Amérique du Nord. Parce qu’il y a eu, ici, jusqu’à une quinzaine de clubs, dont certains n’ont été qu’un feu de paille, mais, quand même, c’était toute une époque", indique-t-il avec une certaine nostalgie. KINK fera connaître le DOM-MS (Master & Slave) Académie et le Montréal cuir, "mais on fera connaître la scène cuir de façon propreet tout de même audacieuse", note ce natif de Chicoutimi.

Montréal, ville ouverte ?
Pierre Lavigne, récemment élu M. Cuir Montréal 2004, avait évoqué l’époque glorieuse où les clubs de cuir recevaient des invités de partout en Amérique du Nord et même de l’Europe, jeunes et moins jeunes, pour des partys et des événements nombreux.
Mais, justement, cette présumée "époque glorieuse" est-elle mythe ou réalité? "Pour comprendre, il faut retourner au Québec de l’époque de [Maurice] Duplessis, des interdits, explique Sir Paul. On se souviendra que c’était une époque de grande noirceur, l’Église catholique avait la main mise sur toute la société. Puis, il y a eu la Révolution tranquille, l’éclatement du duplessisme, la fin du pouvoir de l’Église. Cela a coïncidé aussi avec les années 60, avec l’époque de Woodstock, où toutes sortes de gens se rencontraient. Cette époque de découvertes, d’ouverture, de libération sexuelle aussi, a évidemment touché toute l’Amérique du Nord, mais les États-Unis sont demeurés un peu plus conservateurs que la société québécoise. L’esprit de liberté qui existait ici a créé un foisonnement qui a fait que, d’un côté, Montréal a attiré les gens de cuir des États-Unis et, de l’autre côté, a vu la naissance de clubs de cuir locaux. C’est véritablement l’ouverture d’esprit qui a fait de Montréal une plaque tournante du cuir en Amérique du Nord à cette époque-là."
De 1973 à 1978, la communauté gaie assiste à une vraie explosion dans le milieu cuir. On sort tranquillement de Stonewall et on affirme de plus en plus son appartenance au cuir, à son mode de vie, à ses rites, à son image de virilité.
"Tom of Finland a fortement influencé les fantasmes gais et proposé une nouvelle vision de la masculinité chez les gais, une vision qui sortait des sentiers battus. Sans rejeter les drags queen, les jeunes éphèbes, etc., Finland amenait quelque chose de plus viril auquel les gais et le milieu du cuir ont adhéré. Les gars de cuir ont immédiatement épousé le style du motocycliste de Finland, d’où le MC (motorcycle club) qui a été rattaché à plusieurs clubs de cuir", rappelle-t-il.
C’est au cours de ce foisonnement que Sir Paul commence à s’impliquer activement dans un monde cuir en pleine expansion. Les bars, tels que le Truxx, le Bud’s et le 408 (sur la rue Saint-François-Xavier, dans le Vieux-Montréa), naissent de ce creuset fertile et attirent la clientèle cuir, avec des soirées spécifiques, dont les événements des multiples clubs. C’est à ce moment-là que Sir Paul apprendra les rudiments qui lui serviront, plus tard, à faire ses propres performances. Mais c’est réellement au tout début des années 1980, avec l’Association Social Globe de Montréal, un regroupement de mecs cuir qui périclitera en 1985, que Sir Paul "prend conscience des besoins, du potentiel et des changements au sein de la communauté cuir".

L’ouverture se présentera pour lui avec l’arrivée du KOX/Katakombes. Après avoir parlé avec les responsables, Bruce Horlin et André Audet (aujourd’hui à l’Aigle Noir), Sir Paul commence ses performances. "Le but premier des spectcles est la démystification du monde cuir, explique-t-il. On peut dissocier cuir, et SM, mais on ne peut oublier que le cuir c’est aussi le MS (master & slave). Donc, il faut montrer aux gens ce que c’est, qu’on peut s’amuser de façon sécuritaire avec des techniques qui ne blesseront pas et faire du sécurisexe." Il restera au KOX/Katakombes jusqu’à sa fermeture, en 1998.

Personnage authentique, sincère et profond, il parle avec ferveur du KOX, mais aussi de la période de réflexion qui a suivi. Il prend en effet ce temps de repos pour voyager, pour apprendre. Il suit une formation auprès de maîtres américains, qu’il appelle l’american drill. Mais il se rend aussi en Europe où il est initié à la scène cuir hard. Les routes du cuir le mèneront ainsi de New York à Amsterdam et d’Ottawa à Vancouver. Partout, il effectue des performances et se fait des amis.

Une académie du cuir
De retour de ces périples, en 1999, il cofonde, avec Sir Versacuir et slave Jim, le DOM-MS Académie, dont le 5e anniversaire a été célébré le 4 octobre, dernier à l’Aigle Noir. Bien que ses partenaires quittent le navire en 2000, Sir Paul persévère. Aujourd’hui, ce club compte plus de 70 membres qui assistent ponctuellement aux formations et séances au donjon qu’il a monté et aux soirées officielles de l’Aigle Noir.

Mais pourquoi au juste avoir fondé un club-académie? "C’était surtout pour aider les gens qui s’intéressent au cuir à mieux connaître et à apprendre tout le monde des Maîtres-esclaves (Master/Slave). Parce qu’il y a une philosophie en arrière de tout cela, une philosophie centrée sur l’être humain, sur la sensualité et l’érotisme, un érotisme à l’état pur. Ce que j’essaie de démontrer, c’est que, dans le SM, il y a le respect et l’amour de l’autre, la compréhension, et que l’on peut pratiquer le sécurisexe. De l’extérieur, les gens voient le monde du cuir comme étant pervers et cochon, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. C’est pour cette raison que j’ai décidé de fonder le DOM MS. Ce sera aussi, en partie, l’héritage que je laisserai", commente-t-il.

Mais la retraite, ce n’est pas pour demain. Pour l’instant et depuis l’an 2000, on peut le voir lors des Punish-MEN-t Night à l’Aigle Noir, un bar qu’il affectionne particulièrement en raison du dévouement et de la détermination de la direction, soit Victor DiGenova et André Audet. "Je remercie Victor de m’avoir donné une chance à moi, mais surtout d’avoir soutenu DOM MS, de lui avoir donné plus de visibilité et d’avoir ouvert le bar à la communauté cuir. C’est une façon de raviver la flamme qui brillait autrefois en plus d’ofrir un espace pour que les gars de cuir se rencontrent. En cela, Victor et tout le personnel ont réussi à donner à l’endroit un cachet qui fait que les gars de cuir s’y sentent à l’aise", de souligner Sir Paul.
http://www.dom-ms.com.