Les VGM

L'androgynie à la mode

Denis-Daniel Boullé
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On les appelle VGM, véhicules génétiquement modifiés, hybrides, ou encore, pour parler parisien, Crossovers. Ces concepts restaient généralement à l'état de projet. Rares étaient ceux qui descendaient de leur podium après les grandes expositions de l'automobile pour toucher le bitume de nos rues. Ces études, qui auparavant se reproduisaient à quelques dizaines d'exemplaires, deviennent aujourd'hui des modèles à part entière dans la gamme des constructeurs. Ce ne sont ni des berlines surélevées, ni des camionnettes endimanchées, ni des utilitaires sport, même s'ils sont souvent à traction intégrale. Il s’agit plutôt d’un savant mélange des trois. Il était un temps où chaque constructeur développait ses propres moteurs, ses propres plateformes, généralement liées à un seul véhicule de sa gamme. La modernisation des techniques, le choix des matériaux, le rachat des petites compagnies par de plus grosses et les nombreux accords passés entre les manufacturiers ont pu ainsi faire baisser le coût de conception et de production de nouveaux modèles. Une plate-forme peut se décliner sous différents aspects, cabriolets ou véhicules sportifs utilitaires, et sortir de la même chaîne de production avec une appellation différente (Pontiac Vibe ou Toyota Matrix) au gré des administrateurs des compagnies. Aurait-on pu croire que la vénérable anglaise Jaguar serait un jour propulsée par un moteur Ford?

Ces changements ont fait apparaître des clones (Ford Escape et Mazda Tribute), et des éléments d'une Mercedes peuvent ainsi se retrouver dans une Chrysler. Une carte blanche, en somme, pour conquérir de nouveaux créneaux en espérant que le public suivra, tout comme il l'a fait lors du lancement des camionnettes familiales dans les années quatre-vingt ou, plus récemment, avec les véhiculaires utilitaires sports (VUS).
Le plus récent des VGM est le Chrysler Pacifica. Plus haut qu'une berline, presque aussi long qu'une vieille familliale américaine, mais moins rond qu'un Dodge Caravan, il ressemble à un gros break dopé aux stéroïdes.
Ses formes rectilignes agrémentées d'une large calandre ajourée lui confèrent, sinon un côté sportif, du moins un air agressif. Pourtant, une famille (homoparentale comprise) y trouvera l'espace suffisant pour des voyages avec les enfants et les amis de ceux-ci, avec une troisième banquette repliable, et ce, dans un maximum de sécurité grâce à la transmission intégrale. D'autant plus que le Pacifica peut recevoir un lecteur de DVD, ou encore, pour rester dans le très tendance, un toit ouvrant panoramique sur presque toute la longueur du pavillon. Comme souvent, l'originalité a un prix, celui-ci avoisine les 60 000 $

Pourtant, rouler dans un véhicule crossover, ou hybride, n'est pas forcément réservé à une clientèle fortunée. Honda a précisément visé la clientèle jeune en sortant l'Element, qui ressemble à un jouet cubique. La priorité a été mise sur l'habitabilité, l'accessibilité et la modularité, rien de moins, au détriment de l'aérodynamisme et, selon certains, de l'esthétisme. Cette boîte bicolore sur roues, qui pourrait se trouver un second rôle dans n'importe quel film de science-fiction, n'est pourtant pas faite pour rouler sur la Lune, mais elle tire son épingle du jeu sur les chemins défoncés grâce, elle aussi, à sa traction intégrale. Son format compact la rend aussi très agile en ville. Comme toute nouveauté, si l'Element peut susciter la curiosité — il ne passe pas inaperçu —, il peut aussi raisonnablement faire naître quelques appréhensions. Fait-il trop jeune? Doit-on absolument, à son bord, adopter la mode street-wear ou loger une planche à voile dans la partie arrière du toit, qui s'ouvre en partie pour les équipements sportifs encombrants ? Une auto peut refléter ou trahir notre personnalité.

L'excès pour séduire une clientèle cible peut aboutir à un échec, comme en témoigne l'Aztek de Pontiac, qui devait rallier les jeunes de moins de 35 ans. L'originalité de sa carrosserie — à mi-chemin entre un fer à repasser et une tondeuse — a été boudée du public. Les qualités routières de l'Aztek, ainsi que sa modularité et ses nombreux équipements proposés pour un prix raisonnable, n'ont pu renverser la tendance. Même la chirurgie esthétique mineure effectuée récemment n'a pu sauver l'Aztek, victime de sa curieuse silhouette.
À l'opposé, et pourtant à partir de la même plate-forme que l'Aztek, les ingénieurs de General Motors (GM) ont su concevoir et imposer un VGM dans une de leurs divisions réputée pour son classicisme, Buick. Le Rendezvous n'est ni un VUS ni une berline. Ses formes sont plus sages mais pas plus sobres que celles de son cousin chez Pontiac, et il ne renie ni un caractère, ni une image plus bourgeoise, avec l'utilisation du chrome, les énormes phares en amande à l'avant et l'imposante rampe lumineuse à l'arrière. Le Rendezvous est pourtant un succès de vente. Les acheteurs de Buick, dont la moyenne d'âge est élevée, lui ont réservé un accueil chaleureux, et la division de GM a pu aussi attirer des acheteurs plus jeunes.

Les constructeurs japonais ne sont pas en reste puisqu'aussi bien Lexus, avec le Lexus RX330, que Nissan, avec son superbe Murano, et Infiniti, avec les F45 et 35, contribuent à nous familiariser avec les Crossovers, superbes vitrines de leur savoir-faire. Cadillac, sur la base de la CTS, a, quant à elle, développé le SRX dont la silhouette se rapproche du Pacifica. Pour ce qui est des constructeurs allemands : Mercedes, Audi et BMW, ils ont sur leur table à dessins des projets qui pourraient être disponibles sur le marché dans les mois qui viennent. Chaque constructeur se doit aujourd'hui de se livrer à cet exercice, en souhaitant que ce ne soit pas qu'un effet de mode, donc éphémère. Il doit faire preuve, dans un même mouvement, d'audace et de prudence. La mode rétro, par exemple, a montré ses limites, les ventes de la Beetle ayant chuté (c’est d’ailleurs pour relancer l'engouement pour cette voiture que Volkswagen propose cet été la version décapotable). En revanche, ceux qui, à l’époque, avaient douter du succès de la Caravan de Dodge, l'Autobeaucoup comme disait la publicité, sont forcés de constater que l'innovation est parfois payante. Toutes les marques ont intégré dans leur gamme une familiale semblable.

Cependant, il ne fait aucun doute que la polyvalence et la modularité restent les lignes directrices qui guident les constructeurs dans leurs projets futurs, et les frontières entre les différents modèles risquent de s'estomper. Aussi, on se prend à rêver de la voiture qui nous offrirait le tout-en-un, découvrable l'été, pick-up les fins de semaine de rénovation, spyder sportif pour impressionner la nouvelle flamme, et pourquoi pas limousine pour les soirs de première. Le carosse de Cendrillon avec ça?