La police tourne-t-elle de nouveau le dos aux gais?

Yves Lafontaine
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S’il y a eu une lune de miel entre la police et les communautés gaie et lesbienne, durant près d’une dizaine d’années, cette lune de miel pourrait bien n’être plus qu'un vieux souvenir. C’est en tout cas le signal qui nous a été envoyé, le 9 mai dernier, par la descente au bar de danseurs le Taboo. Pour la première fois depuis 1994 (alors que les policiers effectuaient une descente aux Katakombes), on vient d’invoquer d'antiques lois et règlements dont la jurisprudence a démontré le caractère démodé. Un regard attentif sur la descente au Taboo suscite effectivement interrogations et inquiétudes. En janvier dernier, la police aurait été saisie d'une plainte comme quoi un ou des danseurs nu(s) du Taboo serai(en)t mineur(s). Après quatre mois d'enquête, et après avoir constaté que des actes indécents étaient commis entre certains danseurs et quelques clients, l'escouade de la moralité décide d’intervenir avec force et fracas en envoyant quarante policiers. Quatre mois d'enquête qui conduisent à la découverte d'un seul danseur mineur (qui avait 17 ans et 11 mois, doit-on préciser) parmi les cinquante qui tournent régulièrement dans le bar. Au cours de ces quatre mois, jamais les policiers n’ont pris la peine d’informer le gérant qu'un danseur avait triché sur son âge en présentant des papiers trafiqués. Jamais on n'a rappelé au propriétaire que les danses dépassaient les limites de la décence permise. Le mineur aurait pu être découvert en deux ou trois jours, et le propriétaire rappelé à une obligation de mieux contrôler les danseurs et les clients.

La procédure des policiers ressemble à un coup monté, voire à un piège. Mais dans quel but? Faire un coup d'éclat pour intimider les autres bars de danseurs? Les autres établissements gais doivent-ils s'attendre à un traitement semblable dans les mois qui viennent? En ayant recours à la législation contre les actes indécents et la tenue de maison de débauche, la police peut utiliser presque tous les prétextes pour intervenir, interpeller des personnes et les accuser, laissant le soin aux tribunaux de démêler ce que sont un acte indécent et une maison de débauche. Les jugements de la cour concernant les danses contacts ont fini par rendre complètement flous les critères et les limites distinguant ce qui est interdit de ce qui est toléré. C'est de ce vide dont se sert la police pour arrêter et accuser les usagers et les tenanciers de bars comme le Taboo. Bien que peu de gais se soient élevés pour dénoncer l'immense écart entre les peines encourues et le délit commis, il est important de rappeler qu’un homme condamné pour avoir eu des relations sexuelles dans un parc en pleine nuit ou avoir eu un geste trop appuyé à l’endroit d’un danseur, se retrouve avec un dossier criminel et se voit rangé dans la même catégorie que les violeurs. C’est aberrant.

Il est important que les citoyens et les groupes communautaires interpellent les conseillers d'arrondissement et leurs députés pour forcer le retour d’un réel dialogue entre la police et les gais, comme du temps du chef Duchesneau. Il faudrait aussi que les concepts de "maison de débauche" et d’acte indécent" soient révisés afin qu’on ne les considère plus comme des offences criminelles, puisqu'il n'y a aucune victime. Enfin, la police devrait se rappeler qu'elle a un devoir de prévention — tout aussi important, sinon plus, que la répression — et qu'elle devrait l'utiliser avant de vouloir jouer les gros bras pour régler les prétendus problèmes de nos établissements.