Réalisateur d'Eban & Charley

Entrevue avec James Bolton

Yves Lafontaine
Commentaires
Eban & Charley, qui vient de sortir en DVD, raconte l'amour qui nait entre un garçon de 15 ans et un autre de 29 ans. James Bolton nous explique la genèse de son film. Depuis combien de temps pensiez vous à cette histoire ?

J’ai commencé à travailler sur l’histoire d’ " Eban et Charley " il y a presque huit ans. J’avais 20 ans à peine et un soir je tombais sur un veil ami. Nous étions alors de jeunes adolescents. On était devenu de bons amis, quand il me révéla qu’il était gai. Il était très inquiet, il avait besoin de le dire à un ami en qui il avait confiance. Je me souviens qu’il avait eu un petit ami qui était plus agé dont il était très amoureux, mais avec lequel il avait du rompre sous la pression de son entourage qui trouvait la différence d’age trop importante et parce qu’il était encore adolescent. Nous étions tous les deux très jeunes, mais nous pouvions comprendre la peur et son origine. Plusieurs mois plus tard, quand il m’a dit qu’ils s’étaient remis ensemble, on a discuté de l’incroyable peur que son petit ami avait connue et le courage qu’il lui avait fallu pour écouter son cœur. Ce garçon était incroyablement sensible et intelligent. Mon ami me dit qu’il avait vraiment conscience de ce qui se passait et qu’il savait ce qu’il voulait. Donc des années plus tard quand il m’a dit qu’il était toujours avec le même homme, j’ai commencé à réfléchir sur ce genre de relation, sur les différences d’age et j’ai pensé que cela ferait un super sujet pour un film.

Vous n’avez pas craint qu’un tel script soit impossible à monter ?

J'ai toujours été davantage inspiré par les histoires fortes, qui font réfléchir. C'est cela que je veux faire, et là je savais que je tenais le bon sujet, il fallait que j'écrive cette histoire. J'avais lu et vu Mort à Venise quelques années auparavant, ainsi que le Lolita de Nabokov et je pensais qu'il était intéressant d'exploiter une relation où la différence d'âge serait moins importante, mais suffisamment grande pour être considérée comme tabou.
Pour ma part à 15ans cela faisait longtemps que je pensais au sexe, mais je n'avais eu que des petites amies et je mourais d'envie de coucher avec des garçons. Je connaissais par ailleurs un couple d'hommes plus âgés que moi, à qui je portais une grande affection. Et alors que mon ami me révélait courageusement qu'il était gai, moi j'en étais encore à me battre avec mes angoisses nées des peurs et des mensonges de la petite ville du Sud dans laquelle j'ai grandi. Cela m'a éclairé sur ce que je désirais vraiment, bien qu'il m'ait fallu plusieurs années pour y parvenir. Donc j'ai décidé que le plus jeune protagoniste aurait 15 ans.

L'âge de consentement varie selon l'Etat aux Etats-Unis et apparemment personne n'est d'accord sur ce point. Ce qui est légal dans un état peut vous valoir de graves poursuites dans un autre. Mais au-delà de ce "nombre magique", on ne prend jamais en compte les vrais arguments, la différence entre garçons et filles, les droits des enfants, et la maturité qui n'est pas la même d'un individu à l'autre. Il est temps que les gens discutent de tout cela et qu'on dépasse la confusion, les peurs et l'hystérie ambiante. Un philosophe dit un jour qu'"on n'obtient pas l'illumination en voyant la lumière, mais en amenant la lumière dans l'obscurité", et c'est ce que j'ai voulu faire avec ce film.

Comment avez vous trouvé le financement du film ?

Trouver l'argent pour "Eban et Charley" n'a pas été facile. Le sujet a suscité la plupart du temps de fortes réticences; heureusement certaines personnes ont bien accueilli l'idée et m'ont aidé de leur mieux. Bruce Cohen et Gus Van Sant m'ont encouragé et aidé à avancer. Gus m'a présenté à mon futur producteur, Chris Monlux. C'était un producteur de musique qui aimait le script mais qui ne pouvait dégager l'argent nécessaire à la réalisation d'un film mais il tenait à ce que le film se fasse. Nous sommes ainsi restés en contact quelques années, et je l'ai appelé un soir très excité après avoir vu The Celebration de Thomas Vinterberg. Le film était réalisé en numérique et il différait des films de Hollywood et c'est ce que je voulais pour Eban et Charley . Nous avons donc travaillé ensemble, et pour beaucoup moins d'argent que ce nous avions imaginé, grâce aux nouvelles petites caméras numériques. Et Chris comprit aussitôt que c'était le moment de faire le film.

À propos du style de votre film, que Gus Van Sant a qualifié de "Démoniaquement pensif et bergmanesque", il semble avoir une sensibilité européenne dans son rythme et par son écomomie dans les dialogues.

J’ai toujours préféré le cinéma européen au cinéma américain. J’ai toujours voulu que le film soit tourné caméra à la main. Je voulais aussi que le film ait une touche documentaire son rythme devait être lent, comme dans la vie. J’ai eu beaucoup de chance de travailler avec Judy Viola, mon directeur de la photo. Elle a fait beaucoup de documentaires et aussi quelques très bons films de fiction. Elle a d’ailleur obtenu le prix de la meilleure photographie au festival de Sundance. On a discuté un peu et elle a su exactement ce que je voulais. Elle a fait un boulot formidable.

Le choix de tourner en numérique était-il dicté par un impératif financier, ou est-ce un choix esthétique ?

C’était les deux vraiment. J’ai vu Célébration et j’ai entendu parlé du dogme et j’ai pensé que le numérique serait parfait pour mon film, à la fois parce que nous n’avions pas beaucoup d’argent et parce que je voulais être physiquement proche de mes acteurs. Les petites caméras numériques le permettent idéalement.

Avez-vous trouvé facilement vos acteurs ?

Le casting fut difficile, mais moins que je ne le pensais. J'ai vu plusieurs jeunes acteurs, mais en fait je gardais en tête pour le rôle, le garçon que j'avais vu peindre l'été précédant au Washington Square Park à New York - il était parfait. Il n'avait pas beaucoup d'expérience mais le script lui plaisait et il voulait faire l'essai. Seulement nous n'avions pas beaucoup d'argent (30 000$ pour être exact) et il était impossible de faire venir un acteur en avion pour l'audition. Comme il n'arrêtait pas de m'envoyer des e-mails pour savoir si le rôle était encore libre et que je lui donne sa chance, je lui ai proposé qu'il se fasse filmer par un ami en train de lire quelques scènes et de m'envoyer le tout. Ce serait son bout d'essai. Sur la cassette il était bon et sa passion pour le rôle si forte et évidente que Giovanni Andrade devait jouer Charley. Je pensais que le casting pour le rôle de l'aîné serait le plus facile et en fait non. A quelques semaines du tournage nous n'avions toujours pas de Eban. Nous l'avons finalement trouvé par un coup de chance.

Leur relation sexuelle n’est guère explicite est-ce parce que vous ne vouliez pas montrer de sexe à l’écran?

Il y a une scène de sexe mais elle n’est pas du genre des scènes de sexe que l’on voit habituellement. Eban et Charley ont une relation qui inclut le sexe mais ce n’est pas primordiale dans leur relation. Je n’ai donc pas voulu attirer l’attention sur cet aspect par une scène longue et explicite.

Sur quoi travaillez-vous après Eban et Charley ?

C’est un film gai qui se passe dans le monde de la culture urbaine hip-hop. Le film suit un groupe de garçons des rues de Seattle.

Quel est le bilan que vous tirez de cette expérience ?

Faire un film avec si peu d'argent est très dur, il y a beaucoup de compromis à faire mais j'ai pu faire en grande partie ce que j'avais prévu. Ce fut dur, mais ça valait la peine de se battre. Un combat de 8 ans. Et j'ai utilisé le script que j'avais écrit il y a 8 ans parce que je l'estimais pur et parfait. Tellement de gens m'ont dit que le film les avait fait considérer ou reconsidérer leurs idées sur le sujet avec une lumière nouvelle. Beaucoup de gens me disent leur bonheur de voir un film faire avancer les choses de façon intelligente et stylée mais c'est ce que le cinéma devrait simplement être pour moi. Je suis fier quand les gens me disent moi ou le film "courageux", mais quand mon vieil ami me présenta son compagnon de plusieurs années à une projection il n'y a pas longtemps, j'ai pu leur dire mon admiration pour leur courage qui fut mon inspiration d'origine.