Les Passagers

Yves Lafontaine
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Les Passagers est un ovni dans le paysage cinématographique. Et ça fait du bien de temps en temps de voir l'œuvre d'un auteur refusant les compromis faciles. Le fil conducteur : un tramway. Durant les brefs trajets des voyageurs les destins se croisent mais ne se rencontrent pas forcément. Et nous suivons tantôt l'un tantôt l'autre hors du tram pour explorer quelques instants volés de sa vie privée. À mesure que le film avance, on devine leur point commun. Ils mènent tous un combat silencieux pour préserver leur individualité face au monde moderne, pour réaliser leurs désirs malgré les turpitudes de la vie active, les conventions ou le quotidien d'une vie exsangue. Construire une vie de couple, connaître enfin une passion amoureuse, vivre une sexualité différente sans se soucier des étiquettes ou des rôles prédéfinis. Ces étiquettes sont d'ailleurs dénoncées dans un excellent monologue de l'un des passagers (Jean-Christophe Bouvet) sur la sexualité, magnifiquement interprété. L'un des moments de grâce du film.

Mais tous doivent aussi composer avec une société cynique et pouvoir y survivre. Nous ne voyons pas les personnages évoluer dans leur milieu professionnel (sauf la narratrice, Véronique Silver, admirable de vérité dans cette scène ou elle discute avec une collègue infirmière) mais l'on devine à travers les dialogues la place que prennent ces préoccupations matérielles qui sont autant de freins à leur vie. Dans ce film très engagé, notre condition de citoyen soumis qui se débat pour exister un peu est dénoncée sans détour.

Le tramway est à l'image de cette vie. Silencieux et design, il glisse dans la ville au milieu des tours. Dans ce temple de la sécurité et de l'ennui, la voix de la narratrice nous réchauffe le cœur. Assise au milieu des passagers, sereine, tel un sage, elle s'adresse à nous, elle nous prend à témoin. Elle a un rôle différent du narrateur habituel. Son intervention est davantage une réflexion sur les personnages ou sur le monde qui les entoure qu'une simple description de faits. Et c'est la force du film : cette volonté de dire les choses de manière frontale, de transcender l'anecdotique pour parvenir au cas général. Le couple Rideau-Putzulu est une partie intégrée dans un tout. L'homosexualité est banalisée.

Certains spectateurs gais regretteront peut-être de constater l'absence d'érotisme dans la mise en scène du couple gai. Trop de pudeur. Mais les moments d'intimité nous révèlent de vrais personnages, complexes, construits. Et nos deux beautés s'en sortent assez bien dans leur interprétation. Quant à moi, le plus beau couple gai de l'histoire du cinéma s'appelle Stéphane Rideau et Bruno Putzulu.