Les représentations

Yves Lafontaine
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Des bas-reliefs de la Grèce antique aux photos provocatrices de Robert Mapplethorpe, des écrits de Gide aux films d'Almodóvar, les arts ont donné de nombreuses représentations de l'homosexualité, jusqu'à devenir au XXe siècle de véritables instruments de revendication. Homosexualité et littérature
L'émergence d'une littérature homosexuelle est tardive. En effet, pendant plusieurs siècles, le thème de l'homosexualité n'est abordé que de manière allusive et détournée, et l'œuvre de Sade sera la première, au XVIIIe siècle, à faire l'apologie de la sodomie comme une des formes privilégiées de transgression dans La Philosophie dans le boudoir. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle, dans le Paris de la Belle Époque où la morale se fait plus tolérante, que des écrivains peuvent s'affirmer homosexuels, comme Jean Lorrain, ou traiter des amours saphiques sous un jour ludique, comme Colette dans sa série des Claudine.

Cependant, beaucoup d'écrivains continuent de taire leurs préférences sexuelles, même si certains d'entre eux introduisent des personnages homosexuels dans leur œuvre, comme Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, ou encore Thomas Mann dans Mort à Venise (1912). Plus tard, André Gide fera scandale avec Corydon (1911-1924), véritable apologie de l'homosexualité, tout comme Roger Peyrefitte, qui évoque immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, dans les Amitiés particulières, les passions qui se nouent dans le cadre d'un collège de garçons.

Durant les années 1950, l'homosexualité ne se lit plus entre les lignes. L'un des meilleurs témoins en est Jean Genet, longtemps emprisonné pour vol, qui fait de son homosexualité revendiquée l'un des éléments de la transgression qu'il incarne. À la même époque, le Japonais Mishima publie les Amours interdites (1951-1953), l'écrivain noir américain homosexuel James Baldwin connaît un grand succès avec la Chambre de Giovanni (1955), alors que Truman Capote avait fait scandale, quelques années auparavant, avec les Domaines hantés (1948). Patricia Highsmith utilise un pseudonyme (Claire Morgan) pour publier Carol (d'abord appelé The Price of Salt en 1952), un roman d'amour lesbien, l'un des premiers à se terminer par un happy end. Ce premier jalon est suivi notamment de Molly Mélo (Rubyfruit Jungle) de Rita Mae Brown, des polars de Sandra Scoppettone qui mettent en scène la détective Lauren Laurano, et des romans ambigus de la Britannique Jeanette Winterson (Les oranges ne sont pas les seuls fruits).

À partir des années 1970, on peut parler, avec Yves Navarre, Renaud Camus, Dominique Fernandez ou encore Michel Tremblay, ici au Québec, de l'émergence d'une véritable littérature homosexuelle francophone, à laquelle l'épidémie du sida, dans la décennie suivante, donnera une nouvelle orientation. L'œuvre d'Hervé Guibert, qui témoigne de l'évolution de sa maladie, en est l'exemple le plus célèbre.

Des symboles à la quête identitaire
Peu de recherches ont été effectuées sur l'art et l'homosexualité. Les premiers à s'intéresser au sujet furent les universitaires nord-américains. De Vancouver à New York, les études gaies et lesbiennes (Gay and Lesbian Studies) permettent d'avoir un meilleur éclairage sur les représentations de l'homosexualité dans les arts.
Dès l'Antiquité, des scènes homosexuelles apparaissent dans les sculptures ou les fresques se résumant pour la plupart à des illustrations érotiques. Au Moyen ge, des sculptures de chapiteaux s'inspirant de la mythologie antique reproduisent parfois des scènes homosexuelles, comme l'enlèvement de Ganymède par Zeus.
L'homosexualité féminine est représentée également dans la peinture de la Renaissance (voir le Jupiter et Calixte de Rubens, où le fils de Saturne est métamorphosé en femme) comme dans celle du XXe siècle avec des œuvres d'Egon Schiele (Couple d'amantes, 1914) ou Tamara de Lempicka (Deux Amies, 1923). L'homosexualité masculine, pour sa part, est allusivement présente dans les sculptures de la Renaissance, influencées par l'esthétique de la Grèce antique, qui glorifient les jeunes éphèbes (par exemple, le David de Michel-Ange).
Après plusieurs siècles où la thématique homosexuelle n'était que suggérée, le plus souvent au travers de scènes mythologiques, ce n'est que dans la seconde moitié du XXe siècle que les artistes gais ont pu s'exprimer sans contrainte. Parmi eux, le peintre Keith Haring de même que Robert Mapplethorpe, connu pour ses photographies de nus masculins.

Le cinéma, entre morale et mode
Le premier à montrer un personnage explicitement lesbien au cinéma fut G. W. Pabst. Dans son Pandora Box (1929), Louise Brooks attire les hommes comme les femmes. L'actrice écrivit que Pabst l'avait sans doute choisie pour le rôle parce que des rumeurs de son lesbianisme étaient arrivées avec elle à Hollywood.
Le cinéma américain a longtemps utilisé les homosexuels pour en rire, ou représenté l'homosexualité comme un vice ou comme un mode de vie conduisant nécessairement à la mort (Children Hour avec Shirley McLaine). Puis il s'y est véritablement intéressé au travers du sida. Philadelphia de Jonathan Demme, en 1993, raconte l'histoire d'un avocat séropositif (Tom Hanks) qui lutte pour sa réintégration au sein de son cabinet.

Depuis quelques années, les majors, surfant sur l'air du temps, ont emboîté le pas au cinéma indépendant qui a toujours accordé une grande place aux minorités, et notamment aux homosexuels. Désormais, il est devenu fréquent que les grosses productions comportent un personnage gai, généralement le (ou la) meilleur(e) ami(e) d'un des héros (Le Mariage de mon meilleur ami de P. J. Hogan a ainsi élevé au niveau de star Ruper Everett).
Une tendance également suivie à la télévision : quasiment toutes les séries à succès comme E.R., Friends ou Sex and the City ont ou ont eu un personnage récurrent homosexuel, quand les héros n'appartiennent pas eux-mêmes à la communauté gaie (Ellen ou Will and Grace). La série gaie britannique Queer As Folk et la version reprise par les Américains, par leurs succès que les analystes n’avaient pas prévus, préfigurent sans doute une présence encore plus grande des gais au petit écran.

En Europe, des films comme Mort à Venise de Luchino Visconti ou les œuvres de Pier Paolo Pasolini servent de référence dans les années 1960. Depuis le milieu des années 1980, les films de l'Espagnol Pedro Almodóvar sont des œuvres cultes pour la communauté gaie et lesbienne. Le cinéma français, s’il s’est souvent contenté de traiter de l'homosexualité essentiellement sous la forme de la comédie, de La Cage aux folles jusqu'à Pédale douce de Gabriel Aghion, en passant par Gazon maudit de Josiane Balasko, ne s’est pas limité à ça. Des œuvres d’auteurs arrivent également à atteindre un public de plus en plus grand. On n’a qu’à penser à l immense succès du film des Nuits fauves de Cyril Collard et aux films de Patrice Chéraud (L’Homme blessé, Ceux qui m’aiment prendront le train).

Au Québec, bien que des films aient abordé la thématique gaie dès les années 60 (Délivrez-nous du mal et À tout prendre) et 70 (Il était une fois dans l’Est), il faudra attendre les années 80 et 90 pour voir cette thématique explorée de manière régulière (Luc ou la part des choses, Anne Trister, À corps perdu, Le Déclin de l’empire américain, Pouvoir intime, Un zoo la nuit, Salut Victor, Cruising Bar, Nelligan, Les Feluettes). Le succès de l’adaptation cinématographique de la célèbre pièce de René-Daniel Dubois, Being at Home with Claude, sera même très important dans la carrière de l’acteur Roy Dupuis.


Le déshonneur d'Oscar Wilde
Le 30 novembre 1900, Oscar Wilde, atteint d'une méningite, meurt à Paris à l'âge de 46 ans. Adulé dans son pays quelques années auparavant, l'écrivain et dramaturge britannique a fini sa vie seul et déshonoré. Marié en 1884 et père de deux enfants, l'auteur du Portrait de Dorian Gray est tombé amoureux de l'impétueux Lord Alfred Douglas dit Bosie, dernier fils du marquis de Queensberry. Bosie fait découvrir à Oscar Wilde le milieu ouvrier londonien qu'il affectionne. Les deux hommes y rencontrent des amants de passage. Bosie se vante auprès de son père d'entretenir une relation avec l'écrivain le plus célèbre du moment. Accusé de "somdomite" (sic), Oscar Wilde, poussé par Bosie, porte plainte pour diffamation. L'homosexualité étant réprimée, la plainte se retourne contre lui, car de nombreux témoignages de prostitués confirment les allégations du marquis de Queensberry. En mai 1895, Oscar Wilde est condamné à deux ans de travaux forcés, qu'il effectuera à la prison de Reading. Il y écrira De Profundis. À sa libération, en 1897, il se réfugie en France où il écrit la Ballade de la geôle de Reading. En 2000, lors du centième anniversaire de sa mort, de nombreuses célébrations ont été organisées au Royaume-Uni. Le gouvernement britannique a préféré rester à l'écart.

Pier Paolo Pasolini