Le blues de Noël

Des fêtes pas réjouissantes pour tout le monde

Claudine Metcalfe
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Étalages de marchandises, lumières aux balcons et aux fenêtres... Voici arrivé le divin temps fou de l’année… Il arrive, ce cher Noël, et il y a tant à faire : planifier les partys de bureau, remplir l’armoire à provision et le bar, choisir les surprises et cadeaux, prévoir l’imprévu… C’est un moment magique où les cœurs vibrent à l’unisson, où parents et amis partagent, dans la joie, les rires et les chansons, bonne chère et traditions. Bien qu’on laisse croire que la majorité des gens aiment cette période de l’année, la réalité est tout autre. En effet, plusieurs considèrent ce moment comme un calvaire, et cela, à divers niveaux et degrés. Selon la psychanalyste Odette Filon, Noël est, à tout coup, synonyme de nostalgie. "Peu importe notre passé, le Temps des Fêtes apporte son lot de tristesse, que l’on ait vécu une belle enfance ou non. Ainsi, si notre enfance baignait dans une atmosphère sereine, on regrette ce temps passé, perdu, enveloppant, protecteur. Si, au contraire, on a vécu une enfance difficile, Noël fait remonter cette souffrance." Noël fait ressortir le manque, celui de l’enfance manquée ou celui de l’enfance disparue. Pour plusieurs, il devient donc difficile, voire impossible, de vivre les festivités "comme tous les autres" qui semblent, eux, s’amuser sans préoccupations existentialistes.

Pierre Ritchot, psychologue, souligne que Noël rappelle l’enfant en nous et ramène, pour les gais et lesbiennes, notre différence. Cette différence n’est pas toujours facile à vivre et ravive des souvenirs parfois douloureux. "Encore aujourd’hui, nous devons affirmer cette différence, qui n’est ni mieux ni pire, mais à part", et cette réalité peut être douloureuse pour certains, selon les circonstances.

Pour sa part, Guy Forest rappelle que, pour les gais et lesbiennes, cette période de l’année ne rime pas toujours avec réjouissances : "Même chez ceux qui ont fait leur coming out depuis longtemps, ceux pour qui c’est bien accepté dans la famille, il y a de l’appréhension à la veille de Noël : parfois, on doit défendre son image, on est mal à l’aise de présenter son conjoint, il faut aussi marcher sur son orgueil quand la mère ne considère pas le conjoint comme son gendre, et il y a toutes ces autres situations embarrassantes", explique le psychothérapeute. "Les gens me confient souvent qu’ils sont stressés à l’approche des Fêtes parce qu’ils doivent composer avec de délicates situations. C’est une période anxiogène (qui provoque de l’anxiété), surtout pour ceux qui sont encore dans le garde-robe ou ceux qui vont faire leur sortie. On vit avec des peurs, avec des doutes sur nos réactions et sur les non-dits, on craint que nos proches ne nous acceptent pas vraiment."
Guy Forest se prend lui-même en exemple pour illustrer le cas typique : même après 14 ans de vie commune, il a une petite appréhension et redoute le moment où l’on va faire la traditionnelle photo : les enfants, les beaux-frères, les belles-sœurs… Dans quel groupe son chum sera-t-il invité, à la blague ou non? Il se remémore la première fois qu’il a invité son chum dans sa famille, les peurs qu’il avait que sa maman "oublie" le cadeau pour son chum, marque de reconnaissance. "Quel plaisir ai-je éprouvé quand mon chum a développé une boîte de chocolats! Tout était dit dans cette attention!" se rappelle-t-il.

Si ce n’est pas évident pour un gai qui s’assume, imaginez ce que ressentent tous les gais et lesbiennes qui sont rejetés de leur famille. Daniel raconte : "J’ai carrément aucune communication avec ma famille. Tout au long de l’année, je passe par-dessus. Mais, aux Fêtes, c’est tough. Je me sens mal, je me sens coupable. Mais je suis trop orgueilleux pour téléphoner et confronter mon père. Bof, il est rendu vieux, je ne vois plus ce que ça donne." Mais comment souligne-t-il Noël? "Eh bien, je vais souvent au sauna, où toute une bande de joyeux lurons vivant mal leur solitude se regroupent pour fêter différemment… Je me saoûle la gueule en me convainquant que tout est correct ainsi!" confie le célibataire de 43 ans.

Pierre Ritchot explique que la solitude homosexuelle est difficile à comprendre : le gai seul est doublement stigmatisé, et on ne parle pas ici d’homophobie et de rejet extrême, mais de cette difficulté à vivre sa différence en toute liberté, en toute légitimité.

La fête traditionnelle
Pour plusieurs, la notion de tradition, avec ses paramètres sécurisants, est très importante dans leur vie. Avec notre rythme quotidien qui ressemble plus à une course contre la montre, rien ne va plus au temps des Fêtes. "Plus rien n’est pareil! Nous le constatons plus que jamais en cette période! Avant, on allait à la messe de minuit, il y avait le réveillon, les rencontres de famille, les cadeaux. Maintenant, la messe de minuit est à 18 heures, le réveillon est fini à l’heure où, ordinairement, on sort prendre un verre, les rencontres de famille sont plus qu’éclatées et les étrennes ne semblent plus faire plaisir!" nous dit Andrée Gagné, étudiante en sociologie.
"La majorité des gens regrettent que Noël soit devenue une fête commerciale, mais tout le monde embarque dans le bateau! C’est notre seule façon de souligner un événement, de marquer un arrêt. Regardez la fête de l’Halloween, fête profane par excellence : les gens décorent, mettent des heures à confectionner des décors, rivalisent dans les dons de friandises (et la récolte aussi…. même pour les grands enfants). On s’ajoute des fêtes commerciales tout en les décriant! On affirme avec vigueur que Noël n’est devenu que mercantile, mais on s’enfonce nous-mêmes dans cette approche matérialiste! Il n’en tient qu’à nous de revenir à des valeurs que l’on juge importantes et essentielles à nos yeux!" dit Andrée. "On rêve d’authenticité, mais on fait tout le contraire! Et cette surconsommation semble plus vraie dans la communauté gaie."

Même si la tentation de fuir est grande, l’énergie de la Fête vient nous rattraper, c’est impossible de la nier. Même caché au fond des bois, on va voir quelques lueurs colorées, entendre un cantique. Étendu sur une plage de Puerto Vallarta, on verra le Père Noël en bikini. Les restaurants fermés nous rappelleront que c’est Noël, même à l’autre bout du monde… Bien qu’il n’y ait plus vraiment de transcendance dans la réalité du 25 décembre, partout, il y a une énergie globalisante", dit Andrée Gagné. "La date est aléatoire, il n’y a pas d’adéquation entre la naissance du Christ et le 25 décembre. Malgré cela, c’est une journée spéciale, et on ne peut pas le nier", ajoute celle qui s’intéresse à la société et à ses manifestations communicatrices.

Fuir ou enfouir ses émotions
Si la fuite semble être une solution pour certains, d’autres vont engourdir les émotions qu’amène Noël : négation des sentiments, consommation d’alcool et de drogues, une double dose d’antidépresseur, le jeu excessif (Le Casino de Montréal est bondé de joueurs compulsifs le 24 décembre au soir!), le travail supplémentaire à rendre fou, les dépenses excessives (souvent à crédit) dans les vêtements, les cadeaux somptueux, les fêtes folles. Il est important de prendre conscience que l’on vit un coup de cafard et il faut le différencier d’une dépression nerveuse.

Le psychologue Pierre Ritchot nous rappelle que c’est tout à fait normal que Noël rende fébrile. Personne n’y est indifférent, même ceux qui jouent les durs à cuire et font semblant d’être insensibles. "Arrêtons d’avoir peur des émotions inévitables qu’apporte Noël. C’est normal! Nous avons tour à tour le goût de rire puis de pleurer, nous vivons de grandes joies puis de grandes peines. La féerie et l’imaginaire de la fête vont chercher au fond de soi des émotions souvent cachées, enfouies. C’est un concentré qui peut devenir une force! La sensibilité n’est pas une faiblesse. Ceux qui craignent leur tristesse voient le Temps des Fêtes d’un bien vilain oeil. Mais n’oubliez pas, c’est normal!" dit le psy spécialisé en ressources humaines.

L’inévitable bilan
La fin de l’année permet à tout le monde de faire un bilan. Une revue des douze derniers mois et ce résumé de l’inventaire de nos bons coups se transforment parfois en véritable cauchemar! On a bien sûr vécu de belles et bonnes choses, et des coups durs sont venus assombrir certains jours. On a pris des résolutions que l’on n’a pas tenues, on a connu des échecs, on a vécu des pertes, des déceptions… Et ce bilan qui fait réfléchir laisse des écorchures que l’on doit gérer entre deux morceaux de tourtière!

Quand les moments deviennent trop pénibles, que le cœur est rempli de chagrin difficile à gérer, il faut appeler à l’aide. Gai Écoute est toujours là, d’année en année, pour offrir une oreille attentive aux appels des gais et lesbiennes en détresse ou en mal de parler.

S’il y a de tristes constatations, il faudrait penser à redéfinir la Fête. Cela est d’autant plus vrai pour les gais et les lesbiennes. Pourquoi ne pourrions-nous pas réinventer Noël plutôt que de le subir? Pourquoi ne pas lui redonner un sens, celui que nous voulons? Il est possible de vivre ce moment privilégié avec son conjoint, avec un mets spécial, une musique qu’on aime, une ambiance agréable. Et pourquoi ne pas vivre véritablement le sens du partage, de la solidarité, de la générosité? On parle ici de partager vraiment sa richesse, non seulement la matérielle, mais celle du cœur.

On a tout à gagner à apprivoiser cette belle fête de Noël.