En souvenir de Douglas Buckley-Couvrette

Roger Le Clerc
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Du très lointain Burkina Faso, je viens d’apprendre le décès de mon ami Douglas Buckley-Couvrette et tiens à partager avec vous ces quelques pensées. Dans mon pays d’adoption, où il ne se passe pas une journée sans que je n’apprenne la mort de quelqu’un à cause du sida, le départ de Douglas suscite en moi des pensées bien diverses. D’abord, l’impuissance, encore une fois, de voir partir un ami, un de plus, alors que la vie était possible pour lui, comme pour nous qui vivons avec le VIH. Douglas a fait des choix qui l’ont amené à cette rencontre; je respecte ces choix, mais ai toujours été en désaccord avec cette pensée qui l’habitait. Comme à chaque fois, le décès d’un ami est un moment de se replier sur soi-même, de se souvenir, de rire et pleurer. Le repli sur moi-même me questionne sur ce que j’aurais dû faire, ou ne pas faire pour l’aider, alors qu’il était parmi nous. Cette culpabilité bien égoïste ne sert à rien, les choses sont ce qu’elles sont, un point c’est tout. Au contraire, je porte encore énormément de respect pour cet homme qui vivait à pleine vapeur, de peur de ne pas être vu, reconnu, de peur de voir sa communauté mourir dans l’indifférence totale.

Je ne peux penser à Douglas sans revoir nos soupers chez Michael Hendricks, où nous complotions littéralement pour faire en sorte que la communauté gaie avance, fasse reconnaître ses droits, soit visible. Je me souviens de ces repas où nous imaginions les gestes d’éclats à poser pour réussir à faire la première page des journaux, qui feraient en sorte que les gouvernements verraient enfin cette communauté en deuil, comprendraient l’importance de la reconnaissance de nos droits.

Je n’ai pas connu l’époque épique de Act Up à Montréal, je suis arrivé dans la vie de ces deux compères bien après qu’ils aient établi une complicité dans laquelle ils ont bien voulu m’accueillir. Ensembles nous avons créé "Dire enfin la violence" avec Claudine Metcalfe; nous avons mené des enquêtes quasi policières sur les meurtres à Montréal, nous avons formé des policiers à nos réalités, nous avons... ri, bu, ragé. Entre l’impatience violente de Douglas et la sagesse stratégique de Michael, je me suis glissé pour mettre au service de notre communauté mes habiletés.

Quelle tristesse que nous appartenions à une communauté qui n’a pas de mémoire, qui refuse de se souvenir de son passé parce qu’elle est trop occupée à s’individualiser, comme la société en général. Comme le dit Michael, l’échec est orphelin, mais la réussite est toujours pluriparentale. Qui se souviendra du rôle essentiel et unique qu’a joué Douglas dans la reconnaissance de nos droits? Au moment où les gouvernements reconnaissent nos couples, où les policiers nous reconnaissent comme des citoyens et citoyennes à part entière, qui se souviendra que tout cela a pu survenir grâce à l’acharnement d’individus comme Douglas et Michael? Sûrement pas ceux et celles qui aujourd’hui occupent les estrades pour recueillir la gloire, alors qu’ils étaint absents au moment des batailles à mener, prétendant qu’ils avaient été aux premières lignes de feu.
Je me souviens d’un souper chez Michael où Douglas m’avait dit son amour en même temps que l’impossibilité de cet amour. L’amour de ma pensée, de ma façon de voir la vie, mais également l’impossibilité de cet amour face à mon âge, à mon corps. Je me souviens de son malaise à dire tout cela en même temps que la pudeur qu’il avait en dévoilant ainsi une partie de son âme. Un moment de pure tendresse, de pure amitié que nous avions étourdi dans la bière et autres substances parce que cette intensité faisait peur.

Dire de Douglas qu’il était intense est très peu dire. Il était la passion personnifiée, ce qui en faisait un être tout à fait intolérable. Vivre près de lui était comme vivre près d’un feu en rage: on pouvait se bruler si on approchait trop, mais on était sûrement réchauffé par cette passion dévorante, qu’il ne savait pas toujours maîtriser.
Blessé par l’annonce de sa séropositivité, il a fait le choix de l’affronter à mains nues, seul. Il a choisi le chemin le plus difficile. Je respecte ce choix, mais je rage de ce choix. J’ai perdu un être que j’admirais beaucoup. Fasse que sa mémoire demeure vive en moi.


Roger LeClerc, Ouagadougou, le 14 novembre 2002