L’Ex-Yougoslavie se modernise

La Croatie et la Slovénie à l’heure de la Fierté

Denys Caron et Marco de Blois
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Il y a une dizaine d’années, après plusieurs déchirements, la Croatie et la Slovénie, deux petites républiques de l’ex-Yougoslavie, accédaient à l’indépendance. Dans le cas de la Croatie, la rupture a déclenché une guerre qui a laissé plusieurs plaies, encore visibles dans l’Est du pays. Mais entre-temps, les électeurs des deux pays ont prouvé leur soif de démocratie en boutant hors du pouvoir les politiciens ultra-nationalistes et réactionnaires qui les gouvernaient. Depuis, l’histoire va très vite, aussi bien pour l’ensemble des habitants que pour les gais et lesbiennes. Ainsi avaient lieu, le 29 juin, la première Fierté de Zagreb (Croatie) et, le 6 juillet, la deuxième de Ljubljana (Slovénie). L’histoire récente de la Croatie et de la Slovénie donne l’impression d’un télescopage, ces pays ayant accompli en une dizaine d’années l’équivalent de quarante ans de combat chez nous, et ce, en sautant plusieurs étapes. Il faut en effet du front pour organiser de telles manifestations alors que les établissements pour gais et lesbiennes s’y comptent sur les doigts d’une seule main. Passer brusquement de l’obscurité à la lumière afin de bousculer le machisme et le catholicisme fervent occasionne certes des accrochages, comme on a pu le voir cette année, mais il reste que les associations et les groupes communautaires y sont très actifs et ne craignent pas de se battre pour la démocratie et les droits humains dans leurs pays. Bien que la constitution de leurs pays les protège en tant que groupe minoritaire, les homosexuels croates et slovènes revendiquent des réformes dans les lois afin de mettre fin à la discrimination dans plusieurs domaines tels que la santé, le travail, la famille, etc. Pourtant, l’histoire avait mal commencé. En juin 2001, la même fin de semaine que le transfert de Slobodan Milosevic au tribunal de La Haye, avait lieu la première Fierté de Belgrade, capitale de la Yougoslavie actuelle. On peut croire que la coïncidence a eu comme effet de porter à son paroxysme le nationalisme religieux de plusieurs Serbes, puisque la marche, qui s’est tenue sans protection de la police, a dégénéré en massacre.1 La Fierté de Belgrade a laissé un souvenir amer dans cette zone des Balkans, incitant les militants à faire preuve de prudence.

La fièvre balkanique des Croates
Organisées conjointement par deux associations (Iskorak pour les gais, et Kontra pour les lesbiennes), les célébrations à Zagreb ont attiré entre 200 et 300 marcheurs, parmi lesquels se remarquaient, en plus des jeunes gais et lesbiennes, plusieurs hétérosexuels sensibles à la cause, dont des intellectuels, des professeurs d’université et des journalistes. Les organisateurs ont pu obtenir, par mesure de sécurité, les services de la police et, grâce à un don d’une fondation vouée à l’instauration de la démocratie en Europe de l’Est, ceux d’une agence de sécurité privée. Le nombre de policiers et d’agents de sécurité avoisinait d’ailleurs celui des marcheurs.
L’extrême droite s’est bruyamment fait remarquer. Pendant la marche, de l’autre côté du cordon de sécurité, des centaines de sympathisants criaient "bravo!", tandis que des dizaines d’ultra-catholiques et de jeunes néo-nazis (manifestement saouls) scandaient des slogans hitlériens, crachaient sur nous, nous abreuvaient d’insultes, nous lançaient des œufs, des canettes de bière et des cendriers. Portant une statue de la Vierge Marie d’un demi-mètre de haut sur une épaule, Ruth Augustus, une mégère de 61 ans qui se dit religieuse, en a profité pour vociférer sa haine ("sales porcs", "tapettes stupides" et "sieg heil!" faisaient partie de ses formules favorites), après quoi les policiers ont emmené cette bizarrerie, originaire de Londres, passer le reste de l’après-midi en cellule... À la suite des discours qui ont suivi le défilé, les néo-nazis ont lancé une bombe lacrymogène, ce qui a momentanément dispersé la foule. Plus tard, dans la journée, quinze personnes circulant à différents endroits de la ville ont été agressées physiquement, mais on ne déplore aucun blessé grave.

Le 29 juin 2002 a été une journée d’importance historique en Croatie. Certes, à quelques reprises, nous avons eu peur, mais nous étions aussi émus d’être là. La joie et la satisfaction étaient d’ailleurs nettement visibles sur le visage des organisateurs. Ainsi, selon Dorino Manzin, président d’Iskorak (un mot qui signifie "faire sa sortie", en croate), la protection assurée par la police aurait été impensable trois ans plus tôt. De plus, pendant les discours qui ont suivi la marche, plusieurs personnalités politiques ont pris la parole (dont un représentant de l’ONU) pour applaudir le courage et la détermination des manifestants. Alors que de nombreux jeunes gais et lesbiennes croates souhaitent s’exiler, Sanja Juras, porte-parole de Kontra, est déterminée à rester chez elle, en Croatie. Elle avoue sans complexes qu’elle aime son pays et s’active avec détermination à y faire souffler un vent de démocratie. L’enjeu? L’adhésion de la Croatie à l’Union européenne, peut-être dans une dizaine d’années.


La Slovénie, plus près de l’Europe de l’Ouest

De toutes les républiques de l’ex-Yougoslavie, la Slovénie est celle qui, géographiquement et socialement, se rapproche le plus de l’Europe de l’Ouest. Le défilé de la Fierté s’y est déroulé sans incidents, avec une présence policière réduite au minimum. Pourtant, en 2001, à Ljubljana, deux poètes, un Slovène (Brane Mozetic) et son invité québécois (Jean-Paul Daoust), se faisaient interdire l’entrée dans un café, sous prétexte que l’endroit n’était pas fait pour "des gens comme eux". Ce geste de discrimination a mis le feu aux poudres, si bien que quelques journées plus tard se tenait une marche contre l’homophobie, rebaptisée après coup la première Gay Pride de Ljubljana. En dépit des apparences donc, la marche de la Fierté relève là aussi du militantisme pur, bien que la vie pour les gais et lesbiennes y soit nettement plus facile.

Fruit de la collaboration de six organismes, la Fierté de Ljubljana se rapproche davantage, par son décorum, de nos grandes Gay Pride. En Croatie, il n’y avait que des marcheurs, alors que le défilé slovène, qui a attiré lui aussi entre 200 et 300 personnes, comptait quatre chars allégoriques décorés de froufrous, de plumes et de paillettes, précédés par le traditionnel grand drapeau arc-en-ciel. Le populaire et excellent groupe Sestre, formé de trois drag queens, avait envoyé un chaleureux message de salutations pour s’excuser de son absence, étant retenu au concours de l’Eurovision. Pour clore la journée, plusieurs participants se sont rassemblés au bar Tiffany, où la bière Lasko coulait à flots...

  Preuve d’une plus grande tolérance à l’égard de l’homosexualité, la mairesse de Ljubljana, Viktorija Potocnik, présidente d’honneur de la Fierté 2002, est venue saluer la foule. Si plusieurs militants lui reprochent, politiquement, de toujours vouloir ménager la chèvre et le chou au point de mécontenter tout le monde, il faut néanmoins reconnaître à cette femme le désir d’intégrer Ljubljana dans le réseau des principales cités européennes. La Slovénie adoptera l’euro en 2004 et son accession prochaine à l’Union européenne est une chose acquise. Néanmoins, il reste que l’homophobie s’y exprime encore souvent avec virulence. Ainsi, les travestis de Sestre indisposent grandement une partie de la population et un psychiatre, Janez Rugelj, déclarait récemment dans un magazine que la médecine n’essayait plus de guérir les homosexuels parce que, selon lui, nous sommes trop handicapés, trop stupides et trop étroits d’esprit.

Les militants de Croatie et de Slovénie s’inspirent de nos grandes fêtes de la Fierté pour les importer chez eux. Aussi, quand nous sommes plusieurs centaines de milliers à marcher dans les rues de Montréal (ou de New York, de Paris...), nous contribuons à accélérer leur combat et celui d’autres groupes partout dans le monde. Cela constitue un argument de plus à donner aux esprits chagrins et aux provinciaux qui doutent encore de l’utilité de ces manifestations. Le mot de la fin revient à Luka, jeune photographe rencontré à Ljubljana et complètement sorti du placard, qui nous confiait que l’un des pires obstacles que doivent encore surmonter bon nombre de gais et lesbiennes de Slovénie (et on pourrait en dire autant des Croates) est qu’ils se tiennent volontairement enfermés dans un placard et qu’ils refusent d’en sortir. Il ne leur reste pourtant qu’un pas à faire, étant entourés de militants intelligents, attachants, généreux et enthousiastes. En croate, on dit : dragi prijatelji, mi volimo vas.

1. Pour en connaître davantage sur la situation des gais en Europe de l’Est, on peut lire Mind the Gap, Gay and lesbian youth on the border of EU accession, un exhaustif et excellent rapport publié par l’IGLY (International Lesbian, Gay, Bisexuel and Transgender Youth and Student Organisation).