Le placard du travail

Vivre avec un masque

Yves Lafontaine
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Combien sont-ils à taire leur orientation sexuelle une fois qu'ils ont franchi la porte de leur bureau? combien sont-elles à s'inventer un chum pour leurs collègues de peur de passer pour une vieille fille, ou pire encore, pour une lesbienne? Il n'existe pas d'études statistiques pour répondre à ces questions, mais leur nombre est sûrement supérieur à ce que l'on voudrait croire, à ce que l'on souhaiterait d'une société qui pourra se targuer, dans quelques semaines, d'avoir l'une des législations les plus avancées au monde quant à l'égalité pour les gais et les lesbiennes. Les raisons qui poussent encore beaucoup de gais et de lesbiennes à adopter un profil bas sur leur vie privée sont multiples. Elles vont d'un entourage professionnel hostile aux gais à la peur de devenir une proie toute désignée pour les plaisanteries les plus connes, ou encore à la disqualification pure et simple en matière d'avancement et de promotion. Les lesbiennes doivent se montrer doublement prudentes pour gagner confiance et respect de leurs pairs quand la culture d'entreprise, compétitivité oblige, est encore fortement teintée de l'emprise machiste. Quand le désir de se forger une carrière prime, il ne se conjugue pas forcément avec un secteur professionnel ouvert à la différence. Il faut souvent correspondre à l'image de l'employé telle que souhaitée par la direction, et souvent partagée et entretenue par l'ensemble des collègues. La différence n'y a pas sa place, elle doit se faire discrète, muette, ou pire, se maquiller pour se fondre dans la normalité ambiante. De la haute voltige, avec la crainte qu'un jour, par excès de confidence à un collègue plus proche, ou en raison d’un passage à la télé lors d’un événement gai, toute la mise en scène s'écroule.

Le portrait semble sombre et pourtant il correspond à la réalité de bien des gais et lesbiennes. Nous ne travaillons pas tous dans le Village. Aller travailler tient alors d'un travestissement à l'envers de celui qui nous fait tant rire dans les cabarets de drags. Il faut tirer un trait sur le gars avec qui on vient de passer la nuit, ne pas donner le nom du bar dans lequel on a passé la soirée, vérifier que chaque qu’aucun accessoire vestimentaire ne soit pas un signe qui vous trahirait. Se surveiller constamment et se tenir loin de toute conversation durant laquelle on devrait parler un tant soit peu de vie privée, mais aussi gommer tout geste équivoque ou effeminé, quitte parfois à jouer la surenchère. Après tout, un peu de machisme peut éviter toute suspicion, et pourquoi ne pas pousser la comédie jusqu’à parler de son chum au féminin pour clore un scénario d'hétérosexualité hors de tout doute.

Les stratégies de camouflage sont multiples. D'autres éviteront toute relation trop proche pouvant déboucher sur les confidences, préférant être considéré comme un vieux célibataire endurci, un peu coincé ou peu sociable.