«Elle» persiste et signe «Tu vois ben qu'est folle!»

Mado

Yves Lafontaine
Commentaires
De loin la plus connue des drag queens du Québec, notre bitch préférée, Mado Lamotte a commencé comme danseuse au Poodle, puis comme cigarette-girl au bar Le Lézard, dans le cadre des premiers mardis interdits et aux jeudis gais du Royal (les soirées Queenex). Elle a révolutionné la vie gaie montréalaise avec les fameux bingos nés lors des mardis des Ginette du bar Zorro, devenus par la suite les délirants Bingos à Mado au Sky, puis au Spectrum, qui ont fait le tour du Québec et même, récemment, fait un arrêt au chic Casino de Montréal. Elle a participé à presque tous les talks-shows de la télé, et collaboré notamment à l’émission de Christiane Charette et déridé des centaines de milliers de téléspectateurs, lors de la diffusion de la parade de la fierté cette année. Elle a commis un disque parodiant les chansons de sa jeunesse. Elle a été de toutes les scènes de Divers/Cité depuis les débuts de l’événement jusqu’aux fabuleuses soirées Mascara. Elle a animé les galas Arc-en-ciel et plusieurs spectacles bénéfices pour des maisons d’hébergement de sidéens, des galas sportifs et des spectacles pour divers groupes communautaires. Depuis deux ans, elle est DJ au Club Unity et au Sky. Mais par-dessus tout, ce sont ses articles publiés dans Fugues et dans l’hebdomadaire Ici qui l’ont fait connaître partout et qui ont contribué à faconner un certain humour féroce et méchant, teinté de bitchage, sa marque de commerce. À l’occasion de la sortie de "Tu vois ben qu’est folle!", un recueil de 45 de ses meilleurs textes publiés dans Fugues et Ici, nous les avons rencontrés, elle et son alter égo, Luc Provost, l’homme dans l’ombre de Mado. Comment est née l’idée de ce livre ?

Ça fait quelques années que j’y pensait. Mais après l’aventure du calendrier de Mado, dans lequel j’ai mis beaucoup de temps sans que cela rapporte beaucoup, je ne voulais pas me lancer sans que quelqu’un qui connaît bien le milieu du livre soit impliqué. Et en mars dernier, un éditeur m’a approché et m’a proposé de publier un recueil de mes textes. Au début, il voulait le lancer aussi rapidement qu’en juin, mais j’avais beaucoup d’autres engagements et j’ai retardé de quelques mois. Il m’a dit : "Fais-moi un best of de tes textes." Comme il est hétéro, il connaissait surtout ce que je fais dans Ici, mais il avait tout de même lu quelques-unes de mes chroniques dans Fugues et il était prêt à les publier telles quelles. Mais, moi, je voulais les retravailler un peu.

Et comment s’est faite la sélection?

J’ai relu toutes mes chroniques et j’ai choisi celles qui m’apparaissaient les meilleures, qui portaient sur des sujets différents et qui n’étaient pas trop reliées à l’actualité.

J’ai l’impression que tes chroniques se sont modifiées au fil des ans. Tant au niveau du style que du type d’humour...

Oh oui! Et c’est normal. J’ai appris sur le tas. Je me suis amélioré à force d’écrire chaque mois mes chroniques dans Fugues et depuis que j’ai commencé ma chronique dans Ici, il y a un an et demi, je n’ai pas le même regard sur mon travail. De mensuel, l’acte d’écriture est devenu hebdomadaire. Il faut dire également qu’à un certain moment je me suis tanné de faire du "pipi-caca-poil". C’est drôle un temps, mais après il faut passer à autre chose.

Le défi, est-ce de rester drôle et méchant tout en ayant plus de profondeur?

Effectivement. Mais la transformation s’est faite lentement, sans que j’en prenne, moi-même, conscience. Ce qui est certain, c’est qu’à un moment donné, avant de sentir que je me répétais trop, j’ai élargi mes horizons comme auteur et abordé de nouveaux sujets. Cette transformation s’est effectuée il y a un peu plus de deux ans.

Ta chronique publiée dans Fugues, en mars de cette année, sur ta chum de fille, a touché bien des gens qui ne sont pas de tes lecteurs habituels, elle marquait une maturité qu’on ignorait chez toi avant. En somme, Mado a muri...

Mado, elle a vieilli viarge! Elle s’assagit (rires). Ce qui est arrivé, c’est qu’en tant qu’auteur, je me suis aperçu que je n’étais pas obligé d’écrire pour plaire aux autres, d’écrire comme les lecteurs attendaient que Mado écrive. Je me suis davantage laissé aller à parler de mon univers à moi. Sans doute, me suis-je aperçu que mes histoires personnelles pouvaient intéresser les gens, en leur donnant, évidemment, une couleur et un humour qui collera au personnage de Mado. C’est drôle que tu me parles de ce texte-là, car je l’ai pris comme un défi. J’pense que je devais inconsciemment me prouver quelque chose. Me prouver que j’étais capable d’aller au-delà du punch line, de la blague un peu facile. Je ne voulais plus me limiter à tout ridiculiser et à bitcher tout le monde... J’vais continuer de le faire, mais je ne ferai pas que ça. De toute façon, si je veux continuer à faire mes chroniques pendant encore 10 ans ou même plus, il me faut évoluer. Il faut que Mado prenne plus de substance.

Et cette substance, tu l’as prise en t’inspirant de ta vie. La vie de Mado ou celle de Luc?

Celle de Luc. Je me suis rendu compte que je n’avais pas besoin de créer de toutes pièces une vie impossible à Mado.

Et, maintenant, le personnage de Mado évolue et, comme toi, vieillit...

Je n’ai rien provoqué, mais je m’aperçois, du moins pour ce qui est de l’écriture, que le personnage de Mado vieillit, tout comme moi je vieillis, aussi. Pour moi, il y a quelques années, le personnage de Mado n’avait pas d’âge. Quand on me demandait quel âge elle avait, je répondais toujours : "Elle a l’âge qu’elle a l’air." Maintenant, surtout en travaillant sur ce recueil, je me rends compte que Mado commence à vieillir, que le personnage évolue. Comme tu me l’as fait remarquer, son langage a changé. Et même sur scène, Mado n’est plus la même. Avant, je n’aurais pas pu faire un show comme Mascara. Capter un public aussi diversifié que celui de Divers/Cité ou celui du Casino de Montréal pendant trois heures et toujours les surprendre, est désormais possible, parce que Luc a pas mal d’années de métier dans le corps et que Mado est un personnage plus sophistiqué. Je ne crois pas que j’aurais pu faire quelque chose comme ça, il y a plus de cinq ans, quand je trippais clubs, clubs, clubs. Je suis plus discipliné qu’avant, c’est certain. Bien que je sois toujours en retard pour mes textes (dit-il avec un sourire qui demande pardon). C’est normal que le personnage soit différent. Après les innombrables Bingos à Mado du Sky, cinq Spectrum et le Casino de Montréal, c’est certain que j’ai plus d’aisance devant un public. Et en ayant plus d’aisance, je suis plus enclin à improviser et à aller chercher les gens avec autre chose que des jokes de cul ou de blondes — bien que j’aime en lancer à l’occasion. J’ai appris sur les planches, en travaillant dur. Depuis quelque temps, je nourris un projet de one man show. Mais pour le réussir, je vais devoir acquérir encore plus d’expérience et me discipliner encore plus. En même temps, et sans que cela ne soit nécessairement contradictoire, je suis quelqu’un qui aime la vie et veut en profiter. Alors, je vais à mon rythme sans brûler d’étapes. Je ne veux pas changer totalement ma vie.

Tu veux pas changer ta vie pour celle de Céline...

Non monsieur! Je changerais pas ma vie contre celle des grandes vedettes : Roch Voisine, Céline et cie. Pour moi, pour arriver où ils sont rendus, il faut faire trop de sacrifices et trop de compromis. C’est pour ça également que je n’ai pas de chum. J’ai constamment des discussions à ce sujet avec ma coloc qui est éperdument amoureuse de son Belge. Elle me dit : "Je peux pas croire, Luc, que tu te fermes à ce point à l’amour". Je ne suis pas fermé à l’amour, mais je n’ai pas envie, actuellement, de faire les compromis inhérents au couple. De toute façon — et je sais que tu vas rire de moi, là —, mon histoire d’amour, je la vis avec mon public. J’suis comme la Poune des moumounes. Quand j’ai commencé à travailler au Lézard, je faisais des imitations de la Poune et je disais : "J’aime mon public et mon public est bien mieux de m’aimer." Aujourd’hui, je sais que le public m’aime et qu’il m’aime en chien. Je ne dis pas que tout le monde m’aime. Je sais bien qu’un personnage comme Mado peut provoquer des sentiments très négatifs, soit parce qu’il s’agit d’une drag queen, soit parce que le personnage bitche des gens ou soit parce que je suis gai. Mais le feedback est surtout très positif. Quand je termine un spectacle dans un club, je ne pars pas dans ma limousine qui me conduit à mon hôtel. Je vais danser avec le monde et je prends un coup. Même quand je suis barmaid au bar ou DJ, les gens viennent me dire constamment qu’ils m’aiment. C’est intense et gratifiant comme relation.

"Tu vois ben qu’est folle", le titre du livre, c’est la phrase la plus connue de Mado...

Avec Woback Gina, et quelques autres, oui. Je me souviens qu’à l’époque où j’allais voir les shows de Vicky Richard, Aimé Chartier disait fréquemment sur scène : "Non, mais tu vois ben qu’est folle." C’était déjà, avant Mado, une phrase en vogue dans le milieu gai. Et comme le personnage de Mado l’a utilisée souvent, l’expression s’est comme imposée quand j’ai cherché un titre pour le recueil.

Parler au féminin, bitcher, on dit souvent que c’est propre aux drag queens…

Pas juste aux drag queens, à bien des gais aussi. Et, de plus en plus, je vois que bien d’autres personnes bitchent. Plusieurs femmes et certains gars hétéros le font également. Encore là, les gais ont parti une mode (rires)… Le bitchage, à la base, c’est du chialage, et tout le monde chiale. Cette forme de chialage-là est particulièrement méchante, pis on a appelé ca du bitchage. Et dans le fond, quand on bitche, on envie souvent les autres, ceux qu’on bitche.

À ces débuts, Mado était-elle bitch?

C’est dans le cadre d’une soirée annuelle, organisée par le Poodle, la Business Women Convention où tout le monde, autant les gais que les hétéros, s’habillait en femme d’affaires, qu’Olivier, mon ami d’enfance et moi, nous avons créé les personnages de Mado et de Nicole, les sœurs Lamotte. On a du faire bonne impression, parce qu’on nous a demandé de faire des shows de lipsynch par la suite au même endroit. Après, quand j’ai travaillé au Lézard, dans le cadre des Mardis Interdits, j’ai commencé à faire la présentation. Et le bitchage a fait son apparition à ce moment-là. Tout le monde autour de moi, dans les bars, bitchait. Et j’ai décidé d’intégrer ça aux présentations des spectacles. Et les réactions du public m’ont incité à pousser ça plus loin. C’est donc venu très naturellement. Je ne me suis jamais arrêté pour me dire j’allais créer un personnage de bitch. Au départ, Mado, c’était la matante kétaine, mais sympatique, la matante qui prend un coup pendant les partys, qui fait une folle d’elle en racontant des jokes de cul et qui trippe sur tout ce qui est kétaine.

Et en vieillissant, Mado sera-t-elle plus ou moins bitch?

Elle va sans doute continuer à bitcher, mais elle ne fera pas que ça. Elle ne fait déjà pas que ça. Un personnage, ça change. Je pensais au départ que Mado était sans âge, que le personnage resterait toujours le même, mais je m’aperçois avec les années qu’il change et qu’il intègre de plus en plus ce que vit Luc.

Tu vois ben qu’est folle!, par Mado La Motte, Les Intouchables, 2001.