Mathilde de Morny

Linda Gosselin
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À son époque (1862-1944), aucune femme n'a pratiqué autant le travestisme que la marquise Belbeuf, née Mathilde de Morny. Celle que l'on appelait Missy, et plus tard «oncle Max», cessa complètement d'alterner entre robes et vêtements masculins vers 1900, optant définitivement pour le veston court et le chapeau d'homme. Bien plus qu'un jeu sur la confusion des genres, le travestisme de Missy était étroitement lié à son identité. On se demande même si, aujourd'hui, elle ne serait pas devenue transexuelle. Cette femme hors du commun était d'autant plus remarquée qu'elle faisait partie de l'aristocratie française, espagnole et russe. On a rarement vu quelqu'un dans l'histoire de la presse et de la littérature française inspirer autant de critiques acerbes et de personnages de roman. Les détracteurs les plus obstinés de Missy, Catulle Mendès et Jean Lorrain, ont écrit de belles aberrations concernant son homosexualité et ses excentricités. Missy était aussi un cas qui alimentait les théories de plusieurs psychologues.
Si vous voulez en savoir plus sur la marquise, une biographie écrite par Claude Francis et Fernande Gontier a été publié cet été chez Perrin. Même s'il faut parfois s'armer de patience, cette biographie vaut tout de même qu'on s'y attarde. Les conquêtes féminines de Missy, dont Colette fut la plus notoire; les coulisses de l'aristocratie et l'histoire de son déclin; les divers courants culturels politiques et sociaux en France, en Espagne et en Russie qui marquèrent la vie de la marquise; le statut de l'homosexualité en Europe au tournant du siècle et les lieux de rencontre des homosexuels-elles à Paris; la naissance de la presse à potin : voilà que quelques sujets de cette biographie.
Bien que s'inspirant de la vie de Missy, les auteures nous dressent un portrait parfois trop détaillé de l’environnement social. Même s'il est utile de nous rappeler les guerres de pouvoir au sein du gouvernement français et au sein des monarchies espagnole et russe, qui marquèrent la vie de la marquise de Belbeuf, les mondanités parisiennes prennent à leur tour un peu trop de place. Claude Francis et Fernande Gontier ont une propension à l'énumération incessante de célébrités de l'époque qui fréquentaient les cercles à la mode. Ce goût pour le potinage artistique nous rappelle étrangement Entertainment Tonight. Pour un ouvrage sérieux, cette manie qui nous donne le tournis est regrettable. De plus, la confusion règne lorsqu'il est question de la généalogie de Mathilde de Morny. Tellement de noms sont mentionnés qu'il devient difficile de se souvenir qu'untel est l'enfant d'untel. Les biographes auraient dû présenter un arbre généalogique pour faciliter la lecture. Malgré ces travers, Mathilde de Morny demeure tout de même un ouvrage considérable, car rares sont les livres entièrement consacrés à la marquise. Il s'agit d'un outil de référence utile à toute personne intriguée par cette femme qui bravait les conventions. Claude Francis et Fernande Gontier ont effectué une recherche monumentale, et ne serait-ce que pour ce travail méticuleux, des félicitations sont en règle.

Mathilde de Morny : 1862-1944, La scandaleuse marquise, de Claude Francis et Fernande Gontier, France: Librairie Académique Perrin, 2000, 330 pages.