Le chromosome Y et La maison au bord de la mer

Linda Gosselin
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Si l'on se fie aux récentes publications des Éditions Alire, c'est-à-dire Le chromosome Y de Leona Gom et La maison au bord de la mer d`Élizabeth Vonarburg, l'avenir de la reproduction des êtres humains préoccupe profondément les femmes qui écrivent de la science-fiction. En se projetant dans un futur hypothétique, Leona Gum et Élizabeth Vonarburg révisent les rapports entre les hommes et les femmes, en supposant que la reproduction des êtres humains par le coït n'existerait plus ou s'avérerait sérieusement compromise à cause de diverses mutations génétiques, elles-mêmes causées par la dévastation progressive de la Terre. Un contexte pareil ne peut qu'engendrer une redéfinition du rôle de la sexualité, dans laquelle se développe un certain discours sur l'homosexualité.
Dans Le chromosome Y, il n'y a plus d'hommes sur terre, ou du moins c'est ce que la société du XXIVe siècle croit. Grâce au journal intime d'un enseignant, Adam Markov, on apprend qu'au XXIe siècle est apparu une défectuosité génétique du chromosome Y. Celle-ci provoqua une chute alarmante des naissances masculines. S'agissait-il de sélection naturelle ou d’une conséquence de mutations environnementales? Les causes demeuraient inconnues. Il semble que seul le sperme congelé vieux de vingt ans réussissait encore à produire des mâles. Les chercheurs-es en génétique ne réussirent pas à régler ce problème de la spermatogénèse, mais découvrirent une technique de reproduction, l'ovofusion, qui éliminait complètement la nécessité du sperme dans le processus de reproduction, et qui produisait essentiellement des enfants de sexe féminin. À la suite de cette découverte, la guerre des sexes ne se fit pas attendre. Des hommes dans le monde entier crièrent à la conspiration, provoquèrent des émeutes. Ils en vinrent à battre, à violer et à assassiner des femmes qui se trouvaient malheureusement sur leur chemin, à détruire les cliniques de femmes et certains hôpitaux. Pour répondre à ce massacre qui ne cessait de s'intensifier, un groupe dénommé Le Front des femmes répliqua en détruisant toutes les réserves des banques de sperme viable, la dernière chance de survie des mâles.
Trois siècles plus tard, dans une société sans homme, où le lesbianisme va de soi, une professeure d'histoire de l'université de Leth et son amante font une découverte spectaculaire. En voyage dans les grands espaces nordiques, elle surprennent un mâle dans les bois, Daniel, un des principaux protagonistes du roman. Il semble que sur des fermes isolées des hommes réussirent à survivre. Ces êtres, dont le sexe est devenu tabou, se travestissent afin de conserver leur identité secrète. Car le mâle est perçu au XXIVe siècle comme un être mauvais, anormal et inadapté, comme une sous-espèce humaine. Cela n'empêchera pourtant pas Daniel de fréquenter plus tard l'Université de Leth, où il rencontrera ces deux femmes qui l'on aperçu dans les bois, et ce, malgré les dangers qu'une telle situation implique, étant donné que la société n'est pas prête à voir les hommes réapparaître. C'est ce que la conclusion du roman suggère.
Leona Gom porte ainsi une réflexion fort pertinente sur l'inégalité entre les sexes et ses effets possibles sur l'avenir des êtres humains, sans oublier les enjeux des manipulations génétiques qui ont lieu aujourd'hui. Par contre, le futur proposé par Leona Gom reste toujours emprisonné dans une problématique de dominant-dominé. Les rôles ne sont que renversés. Cette prémisse laisse peu de place à l'évolution d'une pensée originale sur les rapports entre les sexes et sur l'acceptation des différentes orientations sexuelles chez les êtres humains. En effet, le lesbianisme figure comme la norme, tandis que l'hétérosexualité se transforme en anomalie. Bien que Le chromosome Y réussisse à maintenir notre intérêt, Leona Gom aurait pu très bien approfondir sa réflexion, qui se maintient malheureusement à la surface des choses.
Quant à Élizabeth Vonarburg, on ne peut lui reprocher de manquer de profondeur. Dans son recueil de nouvelles, La maison au bord de la mer, la survie des êtres humains est irrémédiablement sur son déclin, en raison des siècles de mutations génétiques qui rendent de plus en plus les hommes et les femmes stériles ou les transforment en métanes. Ces derniers ont la capacité de prendre n'importe quelle forme, humaine ou animale, de changer de sexe, et de vivre plus longtemps que les êtres humains dits normaux. Les métanes ne peuvent procréer, tout comme les artefacts, des statues humanoïdes, qui passent pour des êtres humains.
Dans un monde où la procréation devient rareté, l'homosexalité est synonyme de mort. Angkaar, artiste homosexuel que l'on retrouve dans la nouvelle «Janus», incarne parfaitement cette mort symbolique en créant des statues faites pour être détruites. Il n'est donc pas étonnant de découvrir que, dans la nouvelle «Dans la fosse», les homosexuels-elles se rassemblent sous terre, dans un bar clandestin, «La Toison d'or». C'est là qu'ils se mêlent aux autres parias de la société, les métanes, les êtres humains déformés par des zones terrestres contaminées, les travestis, les itinérants, sous la ville de Baïblanca, capitale de l'Eurafrique, lieu où se déroule toutes les nouvelles de La maison au bord de la mer.
Enfin, ce qu’il y a de fascinant dans ce livre, parmi bien d'autres éléments, c'est le propos de l'auteure sur les espèces en voie de disparition. À travers l'invention des métanes et des artefacts, elle démontre combien, chez ces êtres dotés d'une intelligence, la conscience de la mort devient d'autant plus déchirante qu'ils savent qu'ils ne peuvent donner la vie. Combien, sous la menace d'une dénatalité croissante, les êtres humains en viennent à craindre et à rejeter tout être «anormal». Les métanes et les artefacts deviennent en fait plus humains que les êtres humains. Encore une fois, Élizabeth Vonarburg nous offre un livre dont la portée philosophique fera le bonheur des lecteurs-trices qui aiment son type de science-fiction.
LE CHROMOSOME Y, Leona Gom, Québec: Éditions Alire, 2000, 310 p.
LA MAISON AU BORD DE LA MER, Élizabeth Vonarburg, Québec: Éditions Alire, 2000, 275 p.