Deuils cannibales et mélancoliques

Linda Gosselin
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Ce premier roman, que l'on peut qualifier d'autofiction, aborde un sujet délicat : le sida. D'autant plus délicat que Catherine Mavrikakis, la narratrice du roman, n'est pas séropositive. Pourtant, par le biais de la mort de beaucoup d'amis, tous dénommés Hervé, Catherine se voit constamment touchée par le sida. C'est de cette position, en périphérie du virus, qu'elle parle des hommes qu'elle a perdus. Elle se démarque ainsi de la production littéraire actuelle, car le regard d'une lesbienne sur la fratrie homosexuelle sidéenne n'est pas chose commune. Catherine Mavrikakis se démarque également par un ton incisif qui ne fait pas dans la dentelle. Elle attaque de plein fouet ce sujet épineux, ne se gênant pas de verser dans l'humour noir, les propos cinglants, les révélations parfois scandaleuses et la cruauté. Elle n'hésite pas non plus à examiner le thème du suicide sous toutes ses coutures et à critiquer sans merci l'institution littéraire au Québec. Professeur de littérature, elle occupe un poste d'observation de premier choix : «Je me retrouve dans ce livre absolument génial de Thomas Bernhard, Des arbres à abattre, où le narrateur se bat contre la médiocrité affligeante de la coterie viennoise. Or, des arbres à abattre il y en a au Québec et l'on sait que notre pays est reconnu pour ses fôrets.» Et vlan!
Celle qui affirme que «le récit empoisonné est un genre qu'il nous faut réinventer» participe sans aucun doute à cette réinvention. Mais bien que ce roman soit vitriolique, Deuils cannibales et mélancoliques ne tombe pas uniquement dans les mots qui tuent. La souffrance qui régit l'écriture de Catherine Mavrikakis nous empêche de classer ce livre parmi les règlements de compte. Il s'agit plutôt d'un exorcisme de la mort qui s'effectue souvent dans la violence, où tout y passe. Tout cela se manifeste par un discours de rebelle radicale qui ne laisse surtout pas indifférent. Qu'on le veuille ou non, ce roman choque et ébranle en même temps. Un souffle corrosif allié à un style d'écriture mordant, Deuils cannibales et mélancoliques nous offre une expérience de lecture unique.
Deuils cannibales et mélancoliques, de Catherine Mavrikakis, Laval: Éditions TROIS, 2000, 200 p.