End of Gay

La fin du mouvement gai

Bert Archer
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La fin du mouvement gai survient comme la fin de toute chose, de l’intérieur. C’est rarement sous le choc d’une attaque frontale, ou même prolongée, extérieure, que les systèmes de pensée et, qui plus est, les croyances sont détruits. Seuls les Chrétiens pouvaient abattre un système aussi gigantesque, et proportionnellement étouffant, que le christianisme. Et ils l’ont fait tomber, en dépit de quelques récalcitrants assez bruyants, individu après individu, famille après famille, génération après génération, constatant qu’il n’avait pas de sens, qu’il n’améliorait pas nos vies. C’était le cas autrefois, mais plus maintenant. D’ailleurs, inexorablement, il en est ainsi de tout système : ce qui apporte un plus à nos existences survit tant que son effet perdure, mais quand ce dernier cesse de se manifester, c’est le commencement de la fin. Puis, après une année, une génération, un siècle, tout est disparu. Il en fut ainsi de la féodalité, du communisme, des théories freudiennes, de Duran Duran. Aujourd’hui, c’est au tour du mouvement gai d’agoniser. Bien sûr, le mouvement gai n’est pas mort. En fait, il tente de se métamorphoser pour survivre et, coïncidemment, il emprunte la même voie que celle empruntée par le christianisme au cours des deux dernières décennies, tâchant de séduire des foules toujours plus larges en banalisant ce qui lui donnait jadis un sens. C’est là s’infliger une blessure mortelle. Pour établir une comparaison peut-être trop près de ce que nous vivons, c’est comme au retour de chez le médecin qui a fait passer notre statut de séronégatif à séropositif : dès lors, on n’en est plus à se demander «si?», mais bien «quand?» et «comment?».

Contrairement à la mort de la plupart des gens, la mort d’un mouvement, d’une manière de penser, d’être, est habituellement une bonne chose en soi, bien que cela ne soit pas évident de prime abord. Dans l’immédiat, cela nous apparaît comme un cataclysme – et c’en est un –, une déstabilisation, comme lorsqu’on retire de sous nos pieds un gros tapis moelleux. Comme la vaste majorité de ceux qui se considèrent comme membres des communautés gaies du monde sont trop absorbés à régler les batailles de l’heure – mariage, adoption, avantages fiscaux aux couples mariés –, ils ne saisissent pas ce qui se dresse hors de leur champ de vision, considérant comme plaisanteries ou enfantillages des slogans tels que «queer», «anti-gai», «post-gai» et «non gai», qui résonnent de plus en plus fort et qui ont de plus en plus de sens. Cela signifie que nous acceptons ce qui nous entoure et que nous ne nous sentons plus d’obligations envers ce qui ne nous satisfait plus. Cela signifie, enfin, que nous sommes autonomes.

En cette fin de millénaire, la communauté gaie est plus forte et, pour les Blancs, mieux intégrée que nous n’aurions pu l’imaginer il y a deux décennies. Toutefois, les premières fissures, déjà détectées par les théoriciens gais il y a dix ans, et par Gore Vidal il y a encore plus longtemps, commencent à apparaître1. Les gens, généralement les jeunes élevés non seulement avec la notion de sexualité mais aussi avec celle qu’il en existe plusieurs formes et que c’est bien ainsi (en autant que l’usage du condom soit impliqué), les gens, donc, commencent à remarquer que leur bas-ventre et leur cœur ne logent pas toujours à l’enseigne des catégories sexuelles qui, désormais, tendent à se solidifier. Aussi, bien que l’expérimentation sexuelle chez les adolescents ait toujours existé, au cours des dernières années, non seulement ont-ils eu des rapports avec la gent du même sexe autant qu’avec celle de l’autre, mais c’est consciemment qu’ils nient – justement parce qu’ils ont une réelle connaissance du concept d’identité sexuelle – le lien à établir entre leurs actes et une définition de leur propre identité. Quelles que soient leurs pratiques sexuelles actuelles ou à venir, un nombre grandissant d’adolescents sont irrités par l’idée d’être définis comme gais, hétéros ou bi, simplement parce qu’ils ne veulent pas être catalogués.

Certains qualifient cette émergence de queer (note des trad. : ancien terme britannique qui signifiait «étrange, différent», récupéré par ceux qui veulent se distinguer de la majorité sexuelle), d’autres de post-gaie ou d’anti-gaie, d’autres encore la trouvent immature, sinon carrément séditieuse. Michelangelo Signorile l’a récemment décrite, dans un éditorial du magazine Advocate, comme une revendication tenant de «l’étayage intellectuel de ce qui n’est en réalité rien d’autre que complaisance politique». Pour ma part, j’y vois une démarche naturelle et pleinement salutaire pour l’évolution de la sexualité, une évolution que nous devrions non seulement accepter et comprendre, mais également soutenir.
Le mouvement gai constitue une étape dans l’évolution sexuelle – peut-être l’étape la plus importante depuis l’adoption de la Loi mosaïque et de la Loi coranique –, et elle comporte le moyen d’arriver à ses fins au niveau sexuel plus qu’à sa fin en soi, quelque chose qui sera ultimement – je le prédis et l’espère — supplanté. Nous sommes plus riches, nous hétéros, gais (et bi, et transsexuels et berdaches et autres variétés dissidentes) d’avoir traversé le mouvement gai, et nous n’en serons que plus riches quand il sera derrière nous.


1 : Vidal a continué à le dire, encore tout récemment dans ses mémoires, Palimpsest, où il écrit : «La majorité des jeunes hommes, particulièrement ceux qui sont beaux, ont des relations sexuelles avec leurs semblables. Je suppose que cela est nouveau pour ceux qui croient encore qu’il n’y a que deux équipes, l’hétérosexuelle, qui tient du bien et qui est immuable, et la "queer", qui tient du mal et qui est aussi immuable tant qu’elle n’est pas que préférence, qui devrait dès lors être renversée, quitte à ce l’on recourre pour y parvenir à la force. »

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