La bitch

Fantômes de guerre

Mado Lamotte
Commentaires
Quelle importance le temps qu’il nous reste, nous aurons la chance de vieillir ensemble, ta da di da da… N’était-ce pas une chanson interprétée par Nana Mouskouri? Peut-être, mais je pense que j’ai entendu ça sur un vieux disque de Fernand Gignac que ma mère écoutait en faisant son ménage. À la suite des événements tragiques du 11 septembre dernier, il me semble que cette phrase-là n’a plus aucun sens. J’ai comme l’impression que le temps s’est brusquement arrêté et que les horloges se sont mises à tourner dans l’autre sens. Le futur ne m’a jamais paru aussi absent et le passé aussi présent. Pendant qu’à l’autre bout du monde la guerre bat son plein, l’Amérique se penche sur son avenir, mais paradoxalement l’avenir semble avoir perdu toute sa raison d’être. Il aura fallu que deux tours s’effondrent et que des milliers de personnes perdent la vie pour que les habitants de cette planète commencent à vivre le moment présent en s’efforçant de rendre profitable chaque instant de leur existence. Comme la belle Amélie Poulain du film de Jeunet, je ressens chez les êtres humains une volonté généralisée de profiter pleinement de la vie et de rendre service aux plus démunis. Est-ce que je me trompe, mais ne sont-ce pas là les enseignements des gourous new age des années 90, l’essence même des best-sellers de la spiritualité que sont La Prophétie des Andes ou L’Alchimiste, pour ne nommer que ceux-là? Jamais avant aujourd’hui avait-on assisté à tant d’actes charitables et de démonstrations d’affection. Vous savez, mes chéris, j’ai beau être contre toute forme de violence, même s’il s’agit de légitime défense, j’ai beau être contre le fanatisme religieux des talibans et le sentiment de supériorité des Américains, j’ai beau me répéter que ce sont les méfaits du capitalisme, et j’ai beau trouver ridicule l’excès de patriotisme américain, et déplorable la montée du racisme un peu partout sur la planète, que ce soit à l’égard des musulmans, des Arabes ou des Nord-Américains, je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes tous en partie responsables des malheurs qui s’abattent sur nos têtes en ce moment. Mon doux que tu fais sérieuse, la Lamotte, tout à coup! Ben oui, j’veux ben croire que chu juste un clown et que chu supposée vous faire rire mais ça m’empêche pas de réfléchir et de me poser des questions sur notre façon de vivre versus le reste du monde sous-développé qui crève de faim ou qui se tire dessus depuis des siècles. Et à force de s’acharner à punir les coupables, on oublie notre part de responsabilité. Anyway, j’ai dit ce que j’avais à dire et j’ai pas envie de m’éterniser là-dessus, alors maintenant je change de sujet et je tourne la page sans attendre que la fée Clochette fasse tinter ses petites cloches comme ceci… drelin, drelin. Tourne la page, un avion déchire le soir, emporte quelque chose de moi… Ça fait quand même weird de penser que quelques paroles de cette chanson de René et Nathalie écrite il y a presque dix ans résument à elles seules la situation du moment. Mais encore plus weird que ça, mes tout-p’tits, dans quelques jours à peine, ce sera le début du festival de la sorcière bon marché et du vampire en guénilles de chez Village Valeurs. Je sais pas pourquoi, j’ai comme l’impression que cette année il y aura beaucoup moins de zombies ensanglantés et de Jack l’Éventreur que de bons vieux Superman et de jolies princesses.
Ah Halloween! si tu n’existais pas, tu peux être sûre que c’est pas moi qui t’aurait inventée. Mais voyons donc, qu’est-ce que tu dis là, Mado? L’Halloween, c’est comme Noël pis le jour de l’An, si ça n’existait pas, on n’aurait pus aucune raison de se paqueter la gueule pour regretter d’avoir eu l’air fou complètement saoul en train d’essayer de frencher une borne-fontaine ou le beau serveur du Club Sandwich. C’est vrai que si l’Halloween n’existait pas, mes chéris, les petits enfants seraient ben tristes, les dentistes feraient sûrement faillite, Dollarama n’aurait plus besoin de sortir ses fantômes en plastique fluorescent au mois d’août, les Freddy, Jason, Scream 1,2,3 et autre Linda Blair Witch Project n’auraient plus leur raison d’être, le 450 ne connaîtrait jamais la joie de traverser le pont Champlain déguisé en schtroumpfette ou en bouteille de shampooing, les adolescents auraient une occasion de moins de se défoncer à 75 dans un 4 1/2 d’Hochelaga-Maisonneuve, on serait pas obligé de choisir entre 22 partys d’Halloween dans des clubs bondés de gars habillés en femme, des after-hours du centre-ville bourrés de filles de Laval qui se prennent pour des drag queens ou des entrepôts désaffectés remplis de jeunes straights déguisés en gais. Et sans l’Halloween, les discothèques auraient même plus la chance de charger le double à la porte pour crosser le pauvre monde qui croit dur comme fer à leur histoire de nombreux prix d’une valeur de 5000$ pour les plus beaux costumes (quand, la plupart du temps, ce sont des bons d’achat échangeables dans les endroits les plus quétaines de la ville), le Rocky Horror Picture Show deviendrait aussi inutile que la millième reprise de Broue à l’Olympia, les festivals de cinéma d’horreur seraient forcés d’attendre les élections municipales pour ressortir leur vieux stock de morts vivants et de croque-morts ambulants (plus laids les deux principaux candidats à la mairie de Montréal, un chou-fleur et une citrouille), et parlant de citrouille, s’il n’y avait pas d’Halloween, elle devrait céder sa place à l’aubergine et à la patate sucrée dans les potages de Daniel Pinard et les vol-au-vent de maman Dion. Sans l’Halloween, les sacs de vidanges jaune orange redeviendraient des sacs de vidanges jaune orange, les chats noirs seraient des chats comme les autres, ma chatte Shirley ne serait pas née un soir d’Halloween, j’aurais pu besoin de changer le message sur mon répondeur pour faire peur aux opératrices de Bell qui arrêtent pas de m’écoeurer avec leurs osties de services étoiles, les vendeuses de la Plaza Saint-Hubert n’auraient plus d’histoires invraisemblables à raconter à leurs voisines quand une gang de folles débarquent pour aller faire du runaway en robe de mariée dans leur boutique, on se casserait pas la tête pendant deux semaines à chercher quoi mettre pour finir déguisé en cow-boy comme les trois dernières années, les Ginette de Brossard ne seraient plus obligées d’attendre l’Halloween pour s’habiller en danseuse de Flashdance et les Ginos de Montréal-Nord ne sauraient probablement jamais qu’un kit disco pis une boule afro, c’est pas un costume d’Halloween! Mais surtout, si l’Halloween n’existait pas, j’aurais pus l’air d’une folle quand je débarque au Sauna du plateau déguisée en Ronald McDonald et je ne me ferais plus jamais dire, quand j’vais faire un show en région: «Hey le clown, l’Halloween, c’est au mois d’octobre, ha, ha, ha!» Ouin, ben plus j’y pense, mes agneaux, s’il n’y avait pas eu l’Halloween, je n’aurais probablement jamais fait ce métier-là, car je ne vous le cache pas, mon goût pour la robe de fortrelle et le soulier de Patof s’est développé un certain soir de 31 octobre de mon adolescence. Et dire que je rêvais d’être caissière chez Métro… Joyeux Halloween, mes petites chauves-souris d’amour!
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