Un interlocuteur gouvernemental..

Pour ne plus être nulle part.

Yves Lafontaine
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Les journaux en ont fait leur une, les gais et les lesbiennes voudraient un ministre, ou un secrétariat d'état, ou encore un conseil aux affaires homosexuelles. Les éditorialistes et les chroniqueurs ont livré leurs analyses, les uns soutenant la proposition, les autres, plus nombreux, refusant une représentation spécifique d'une partie de la population. Il est intéressant de noter que ce qu’il semble naturel d'accorder à d'autres groupes — les jeunes, les femmes, les personnes âgées ou mêmes les premières nations — soulève des inquiétudes dès que ce sont des gais et des lesbiennes qui le demandent.

Pourtant, nous sommes partout : de toutes les classes sociales, de toutes les appartenances ethniques, linguistiques, religieuses et politiques. Et même si nous nous retrouvons en grand nombre dans les grands centres urbains, nous n'avons pas tous déserté les régions. Nous sommes donc partout et quand on est partout, on n’est nulle part : entendre que, dans les organismes gouvernementaux, il n'y a aucune niche pour nous accueillir, ni régionale, ni sociale.

Le souhait d'avoir un organisme responsable des réalités gaies et lesbiennes ne relève donc pas d'un caprice. Il s'appuie sur un état des lieux qui, s’il s'est beaucoup amélioré, laisse percevoir de grandes failles. Que l'on pense, par exemple, au rapport publié en 1997 par le ministère de la Santé et des Services sociaux faisant état de la mésadaptation des services de santé, comme du personnel, aux préoccupations spécifiques des gais et des lesbiennes. Il n'y a eu aucun budget alloué, ni responsable nommé pour appliquer les recommandations de ce rapport et encore moins de suivi. De même, la récente campagne de sensibilisation de Gai Écoute sur la situation des jeunes gais et des jeunes lesbiennes en milieu scolaire semble ne pas pouvoir dépasser le seuil des bureaux de directeurs.

Malgré l'étude sur le suicide chez les jeunes gais et les nombreux témoignages de jeunes étudiants, il n'y a eu aucune directive des ministères concernés pour combattre l'homophobie qui règne dans les écoles. Les gouvernements sont beaucoup plus vigilants quand il s'agit du sexisme ou du racisme. 

Tout aussi agaçant, les organismes communautaires qui demandent des subventions doivent faire de la haute voltige dans leur demande pour entrer dans les programmes offerts. Parce qu'il n'y aucune case gaie et lesbienne à cocher, on frappe toujours à la mauvaise porte, ou on frappe un mur! Le festival Image et Nation, quatrième festival de films à Montréal par le taux de fréquentation, ne reçoit du ministère de la Culture que des sommes issues de budgets discrétionnaires. Il ne correspond pas aux critères des programmes de subvention des festivals de films. Qu'en est-il des autres organismes ayant moins de visibilité et de prestige que ce festival et qui cherchent quelques subsides pour mener à bien leurs projets?

À plusieurs niveaux, donc, les gais et les lesbiennes rencontrent des barrages et doivent s'armer de patience, de persévérance et de détermination.

Les avis divergent sur le rôle et l'utilité d'un responsable ou d'un conseil au gouvernement. Certains s'inquiètent que la création d'un tel organisme ne soit qu'une coquille vide, une énième structure bureaucratique, ou encore une simple courroie de transmission du gouvernement en place, plus sensible à soigner son image qu'à agir.

C'est effectivement un risque. Mais il vaut la peine d'être couru. Au mieux, il sera possible de mener des politiques concertées. Au pire, il y aura toujours un (des) interlocuteur(s) à qui demander des comptes. On ne s'entendra plus dire : «désolé, vous n'êtes pas à la bonne place», ou «on ne peut rien pour vous».