La télé regarde les gais

Miroir déformant ou réfléchissant ?

Yves Lafontaine
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Il n'y a pas d'objet plus familier que la télé. Pas de médium plus présent dans nos univers. Les gais, forcément, regardent la télé, toutes chaînes confondues. Ils sont même devenus une clientèle cible pour les télédiffuseurs, les généralistes comme les spécialisés, à la conquête de nouvelles parts de public ou de marchés.

Pour autant, les gais qui regardent la télé qui les regarde trouvent-ils là un miroir réfléchissant ou déformant, une représentation fidèle ou travestis de ce qu’ils et elles sont? Cette présence homosexuelle dans le paysage télévisuel s'est accentuée progressivement au cours des dix dernières années, et la télé est devenue un acteur qui compte de plus en plus pour la visibilité et l'acceptation de l'homosexualité dans la société. Entre le désir de rejoindre un public particulier pour des raisons commerciales, la volonté d'être le reflet de l'évolution sociale, la peur de s'attirer les foudres d'un auditoire plus conservateur, et le souhait d'obtenir l'approbation des groupes militants, les auteurs, tout comme les producteurs, avancent avec prudence. Même si elle est remarquablement présente, l'homosexualité au petit écran ne va pas encore de soi.
Pourtant, malgré toutes les réserves que peuvent entraîner des audaces telles que Queer as Folk (aussi bien en version originale britannique, qu’en version américaine), elles préfigurent la façon dont nous serons représentés dans les années à venir. Pas de justification, ni de retenue au nom d'idéologies sociales ou religieuses, mais des partis pris d'auteurs, de producteurs, de réalisateurs.

Au Québec, sans tambour ni trompette, les personnages gais et lesbiens ont déjà leur présence dans les téléromans depuis longtemps. De la caricature aux gais plus discrets, ils sont devenus familiers, et leur présence croissante dans chaque télésérie ne surprend plus autant. Cependant, s’ils sont plus nombreux, ils ont beaucoup perdu en couleurs, en différence, en flamboyance. Le gai version téléroman est le voisin, le frère, quelqu'un de proche qui ne se démarque ni par son comportement, ni par ses vêtements ou ses propos. La télévision renvoie donc aux gais et aux lesbiennes la norme acceptable (ou supportable) de l'homosexualité par la société. Tout comme l'homosexualité de chaque personnage y est avant tout une problématique individuelle, jamais sociale.

Si ce sont les États-Unis et la Grande-Bretagne qui donnent actuellement le ton de la télé de demain pour ce qui est des réalités gaies — leurs télédiffuseurs ayant compris le potentiel d'un marché de plusieurs dizaines de millions de spectateurs —, la télé québécoise démontre tout de même par la présence importante des gais et des lesbiennes que le Québec est une société distincte.