La peau, notre costume le plus vrai

Daniel Léveillé

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Depuis une quinzaine d'années, Daniel Léveillé s'est fait discret. De la trempe des Ginette Laurin, Édouard Lock, Paul-André Fortier, le chorégraphe a préféré l'ombre et la discrétion au moment où il rencontrait, comme ceux de sa génération, au début des années quatre-vingt, la reconnaissance et les honneurs. Lorsque d'autres créaient leur compagnie, Daniel Léveillé a choisi des chemins de traverse plutôt que l'autoroute du succès. Pour ne pas que sa liberté, et en fin de course sa création, soit étouffées. Ses créations sont rares et donc attendues. Amour, acide et noix, sa toute dernière pièce, a su toucher le public en février dernier. Le bouche à oreille ayant fait son chemin, elle sera reprise du 5 au 9 juin prochain, à l'Agora de la danse. Daniel Léveillé persiste dans une recherche qui ne cède ni à la facilité ni à la séduction du public à tout prix. Ses chorégraphies ne laissent personne indifférent. Amour, acide et noix, en ce sens, n'échappe pas à la règle. Mais ce n'est pas tant dans la nudité des quatre danseurs qu'il faut chercher la provocation — cela s'est déjà fait — que dans le dépouillement de la scénographie. Pas de décor et... pas de costumes. Le corps du danseur à l'état brut, sans aucun artifice, pour cerner au plus près l'essence du mouvement. «J'essaie toujours de m'aventurer sur des terrains où je n'étais jamais allé. Je ne renie pas pour autant les créations précédentes, je choisis toujours des propositions fortes, des prises de position drastiques et franches, sans concession», confie le créateur. «En choisissant la nudité, le corps devient alors fragile et laisse apparaître sa complexité, bien loin du corps dénudé de la publicité qui a quelque chose de pornographique et surtout qui en réduit la complexité et donc la beauté. Un corps, c'est beaucoup plus que cela.»
Le professeur au département de danse de l'UQAM a choisi trois hommes (Jean-François Déziel, Dave Saint-Pierre, David Kilburn) et une femme (Ivana Milicevic) pour compenser le fait que ses classes sont composées en grande majorité de filles. «J'ai le sentiment de ne travailler qu'avec des femmes. Ici, même à l'Agora de la danse, il n'y a que des femmes», précise Daniel Léveillé. «J'avais aussi envie de jouer avec le chiffre 4, et en adjoignant une danseuse, j'évitais toute tentative de symétrie avec les duos.» Jouant sur le sauter et la chute des corps, sur une approche du toucher, les danseurs ne peuvent compter que sur leur force expressive, ne pouvant se réfugier derrière un costume, aussi mince soit-il. Pas de séduction possible non plus, la nudité place d'emblée l'artiste en position de faiblesse et seule la force de son art peut transcender la mise en danger de départ. D'autant plus que la chorégraphie de Daniel Léveillé ne flirte pas avec l'érotisme.
Mais si le chorégraphe se félicite de la prolongation d'Amour, acide et noix, il ne considère pas que ses créations doivent s'arrimer dans le temps. Peu de chances alors de voir les reprises des précédentes chorégraphies de Daniel Léveillé. «Sur l'échelle du temps, on ne peut savoir quelle sera la postérité d'une œuvre, même pour celles que l'on considère comme immortelles. Je m'intéresse plus à la prochaine pièce prévue pour dans un an et qui est très liée à Amour, acide et noix. Je préfère continue à explorer pour éviter de refaire la même chose», de conclure celui qui est considéré comme l'enfant rebelle de la danse contemporaine à Montréal.
Du 5 au 9 juin 2001, à 20 h, à l’Agora de la danse, 840, rue Cherrier. Réservation : (514) 790-1245.