Sexe et couple

Union pas toujours parfaite

Denis-Daniel Boullé
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La Saint-Valentin est probablement – avec le mariage – l’emblème de la sacralisation du couple. Une sacralisation qui s’accompagne d’un certain nombre de représentations très traditionnelles de l’union entre deux personnes, entre autres la fidélité qui est souvent évaluer à l’aune de l’exclusivité sexuelle. On suppose à tort ou à raison dans l’espace public que les couples sont fidèles sexuellement. Or, on le sait tous, la sexualité et le couple ne vont pas de soi. En privé, les couples ont des contrats parfois implicites qui leur permettent d’avoir une sexualité qui ne se li-mite pas à des relations sexuelles avec son partenaire. Les couples ont aussi leurs accommodements raisonnables qui ne sont connus la plupart du temps que de leur entourage.

Qui n’a pas dans son entourage des couples d’amis qui pour émous-tiller leur soirée font appel à un escorte, ou encore qui connaissent d’autres couples pratiquant l’échangisme, ou encore qui vont cruiser ensemble dans des bars ou des saunas à la recherche d’un ou de plusieurs partenaires. Qui n’a jamais entendu des couples dire qu’ils se laissent une marge de manœuvre par exemple quand l’un des deux voyage pour son travail ou même pour ses vacances. Ou encore comme dans le témoignage de Martin en couple depuis 25 ans. Son conjoint ne ressent plus le besoin de faire l’amour, et en accord avec lui, Martin a pris un amant régulier. Martin et son conjoint en ont parlé ouvertement. D’autres couples préfèrent le silence se réfugiant derrière un adage un peu niaiseux certes, mais qui a aussi ses avantages : « Ce que l’on ne sait pas ne fait pas mal ». On pourrait ainsi multiplier les formes de modalisation de la sexualité versus le couple. Certains fréquentent des groupes fétichistes, certains ont un amant ou des amants réguliers plus ou moins connus et plus ou moins acceptés de la part de leur conjoint. Les possibilités sont alors illimitées, mais le centre, le noyau reste le couple qui perdure au-delà des libertés que chacun ou les deux s’autorisent par rapport à la norme. 
 
Il est aussi reconnu que nous n’avons rien à faire dans la chambre à coucher de nos amis, de nos proches ou de nos voisins. Cela relève de l’intimité, du privé et ne doit pas être étalé sur la place publique à l’opposé du couple qui, lui, est essentiellement public. On s’affiche avec son conjoint, on le présente, on l’épouse parfois – le mariage étant un acte public – et on le fête à la Saint-Valentin. En aucun cas, on revendiquerait aussi facilement et ouvertement le fait d’avoir deux amants et de vouloir recevoir sans mauvais jugement la « bénédiction » sociale. Il en est de même pour toutes les autres formes relationnelles moins conformes à la norme sociale. 
 
Pendant longtemps, et bien évidemment avant l’avènement de l’égalité et du mariage, les gais étaient réputés pour être volages, multipliant les partenaires, incapables de fidélité sexuelles. Ce qui était d’une certaine façon juste, et d’une autre, complètement fausse. Il y a toujours eu des gars qui revendiquaient pour eux-mêmes un couple, comme on dit, «fermé», au moins tout le temps de la relation. D’autres en revanche, même s’ils désiraient être en couple, souhaitaient une relation dite «ouverte», ne supportant pas l’idée d’être fidèle sexuellement. 
 
Selon l’auteur et professeur à l’École de service social de l’université Laval, Michel Dorais, «Les gais ont toujours su trouver des accommodements raisonnables ou déraisonnables avec le couple et l’exclusivité sexuelle, même si le mariage possible pour eux donne l’impression qu’ils adhèrent au modèle traditionnel ».  Avec le mariage, de nombreux couples gais se sont conformés dans l’espace public à cette conception du couple fermé — que certains considèrent comme une copie du couple hétérosexuel — exposant socialement l’image du petit couple parfait. Dans leur vie privée et à l’abri du regard des collègues, des voisins, et même parfois de leurs plus proches, ils dérogent à cette image. D’autant qu’à moins d’un malheureux accident de parcours, ce qui était du privé devienne public et qu’ils doivent en payer les conséquences. 
 
On le voit, les journaux sur le star-système en font leurs choux gras, toute personnalité politique ou artistique qui transgresse la représentation du couple se voit dénoncer, photos à l’appui, d’infidélité, de tromper son conjoint ou sa conjointe, d’être accroc au sexe, etc. Il en va de même à plus 
petite échelle. 
 
Qu’en est-il par exemple, quand des employés apprennent que le patron fréquente des clubs fétichistes, que leur collègue gai organise avec son conjoint des partis privés, ou encore qu’il a en plus de son chum régulier, deux ou trois amants ou fuckbuddies à temps partiel ? Les rumeurs vont bon train, et la crédibilité, sinon la respectabilité, peuvent en être affectées. 
 
Impossible pour ce dossier de trouver des couples  correspondant à ceux décrits plus hauts qui acceptent de témoigner – même sous couvert d’anonymat – tant la pression sociale et les jugements qu’elle génère pourraient leur nuire. Et ils ont raison. Contactés, ils ont pour la plupart refusé. Ce que les amis gais peuvent savoir de leur vie sexuelle et comment ils la vivent ne doit pas sortir du secret de quelques initiés. 
 
On pourrait essayer de tracer une frontière entre le sentiment et le sexe. Installé un mur symbolique qui séparerait ce qui peut être public de ce qui relève de l’intime. Certes, et en ce sens, le couple tel que vanté dans nos sociétés a toujours mis de l’avant l’union sentimentale, romantique, voire éternel, laissant tout ce qui relevait charnel dans le silence. Mais un silence lourd, parce que chargé de présupposés autour de la fidélité sexuelle. La plupart des divorces ou séparations que nous avons vécus ou été témoins prenaient leur origine dans l’infidélité sexuelle et sentimentale du conjoint, ou de notre propre infidélité qui nous était reprochée et sanctionnée par la séparation. Comme quoi, couple et sexualité sont intimement liés socialement, et combien encore le concept de fidélité sexuelle est encore étroitement associé dans nos têtes à l’amour, à la confiance, etc. «Le mythe perdure du grand amour passionné et éternel et qui traverse le temps sans être altéré», souligne Michel Dorais, « aussi bien chez les gais que chez les hétérosexuels. Pourtant on sait bien que la passion, le coup de foudre, dure au grand maximum deux ans, et le plus souvent quelques mois. Si la relation se maintient, elle se fonde sur des compromis de la part des chacun des conjoints, compromis qui touchent aussi à la sexualité ». 
 
Michel Dorais fera paraître dans quelques semaines les résultats menés auprès de 259 jeunes LGBT, âgés de 14 à 21 ans au Québec, sur leur perception de l’homosexualité et la façon dont ils la vivent. Une enquête qui confirme, entre autres, que les jeunes comme leurs aînés rêvent aussi d’un grand amour qui rimerait avec toujours. «Il faut aussi se rappeler que l’on souhaite la normalité, et cette normalité dans nos sociétés peut passer aussi par le couple», continue le chercheur. 
 
Il est donc paradoxal aujourd’hui de voir que nos sociétés n’ont pas vraiment bougé autour du tabou entourant la sexualité. Comme beaucoup de sexologues l’ont fait remarquer, le discours autour du sexe est beaucoup plus libre, émissions de télévision, chroniques de spécialis-tes dans des mensuels et des quotidiens, facilité de l’accession à la pornographie via internet, etc., mais dans les faits, cette libération n’a pas eu une reconnaissance sociale et publique de la pratique. Celle-ci se fait sous couvert du privé, de l’intime, presque de la clandestinité. 
 
Les personnes hétérosexuelles vivent exactement le même paradoxe. Bien sûr, on n’est plus comme au XIXe siècle où les hommes fréquentaient les maisons closes, entretenaient une maîtresse, ou encore des femmes au foyer qui avaient des relations sexuelles avec le facteur, le laitier ou le représentant de commerce, quoique ces modalisations de la sexualité sans pour autant remettre en question le couple existe encore de nos jours. On qualifiait ces libertés prises face à la fidélité des époux comme de l’hypocrisie bourgeoise. Prise dans le contexte historique, les prescriptions morales de la société issues de la religion étaient beaucoup plus fortes et contraignantes qu’aujourd’hui, et la vindicte sociale beaucoup plus prompte à pourfendre et rejeter ceux qui transgressaient les lois du mariage. 
 
Cette pression morale et religieuse n’existe plus ou peu de nos jours, mais nous avons conservé les mêmes critères sociaux que nos aînés en ce qui a trait à ce qui est convenable publiquement de présenter et ce qui demande encore à être caché. Ce qui fait dire à la professeure à l’université Concordia de la Chaire de recherche sur le VIH/SIDA et de santé sexuelle de l’Institut Simone-de-Beauvoir, Viviane Namaste, «Nous avons conservé une vision du couple essentiellement romantique, ce qui fait que la sexualité reste encore un énorme tabou dans nos sociétés. On le voit bien dans les débats qui naissent autour de la prostitution, il y a encore un très grand malaise autour de tout ce qui touche au sexe». 
 
Et pourtant personne n’est dupe. Tout le monde sait que l’on en prend parfois à son aise avec la question de la fidélité, on le devine chez les autres quand ce n’est pas soi-même qui sautons les barrières toutes symboliques de la fidélité, mais on n’en parlera pas ouvertement. Est-ce que cette attitude reste un résidu de siècles d’imposition religieuse, médicale et judiciaire qui perdure en nous pour mettre un voile sur nos pratiques sexuelles, ou est-ce propre à l’espèce humaine d’avoir ou honte ou au contraire d’avoir plus de plaisir dans la transgression sociale des normes. «Les réalités autour de la sexualité changent, l’avènement de l’internet entre autres y joue pour beaucoup», souligne Michel Dorais, «mais les réactions, elles ne changent pas beaucoup même si la représentation de la sexualité est accessible à tout le monde». Tabou, malaises, jamais on n’aura parlé autant de sexualité, jamais elle n’aura été aussi explicite. Pourtant, envisagée dans une relation amoureuse, elle ne se conçoit que dans la monogamie et la fidélité. Un paradoxe déraisonnable peut-être ? Mais n’est-ce pas le propre de l’humain d’être déraisonnable.