Pink Bloc et Carrés Roses

Une même couleur pour quelles nuances ?

Sébastien Barraud
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Depuis quelques semaines voire quelques mois, la question de l’insécurité dans le Village est passée au-devant de l’actualité, à tel point que le nouveau maire de Montréal n’a pu l’éviter. Cette problématique n’est pas nouvelle. Elle est devenue récurrente, au rythme des agressions de personnes « célèbres » qui se produisent dans le Village et ses environs. En effet, parlerait-on autant de cette violence si elle n’avait pas touché d’un côté des artistes et commerçants bien en vue du quartier et de l’autre des figures militantes ? Poser la question, c’est y répondre. Car la montée de l’insécurité dans le Village ne semble pas correspondre aux statistiques policières : « les agressions contre la personne et les crimes homophobes sont à la baisse malgré le sentiment d’insécurité bien réel dans le Village. Les voies de fait avec lésion et les agressions ont baissé de 22% entre 2012 et 2013, sur tout le territoire du poste 22 (qui est plus grand que le Village). Le nombre de crimes homophobes signalés est resté relativement stable, de 9 à 8 » [1]. Seulement, l’emballement communautaire et médiatique a pris… Mais pour quelles réponses ?

Celle du SPVM est assez convenue : « La présence policière a augmenté. À toute heure du jour ou de la nuit, il est difficile de circuler dans la rue Sainte-Catherine sans apercevoir une voiture de patrouille ou des policiers à pied. À la sortie des bars, au petit matin, plusieurs autopatrouilles se garent devant le Sky et l’Apollon. La police envisage aussi d’installer des caméras de surveillance dans le quartier. Le commandant Richer encourage aussi les victimes d’agression ou d’autres crimes à porter plainte. « Ça nous aide beaucoup à mener nos enquêtes lorsque les victimes dénoncent les actes criminels », dit-il. Le SPVM offre même un formulaire en ligne pour signaler des actes criminels » [1].

 

Pink Bloc et Carrés Roses sont plutôt d’accord sur l’analyse de la situation et les solutions à y apporter, sauf sur un seul point : la police justement. Déjà il a deux ans avec l’initiative uniquement sécuritaire « J’aime mon Village » (les mêmes que les Carrés Roses), le clivage entre deux conceptions idéologiques sur la prévention et le traitement de la violence dans l’espace public se faisaient jour, comme aujourd’hui entre le Pink Bloc queer et les mainstream Carrés Roses. J’avais moi-même réagis à cette initiative avec un texte colérique [2]. Vous comprendrez donc facilement vers lequel de ces deux collectifs mon cœur cynique balance.

 

Mais en gros, chacun des deux regroupements partage la nécessité de renforcer le financement et le travail des organismes communautaires qui œuvrent auprès des populations marginalisées du Village. Les Carré Roses nous expliquent être un collectif « dont la seule et unique mission est de contrer l'homophobie et de promouvoir la sécurité dans le Village par des actions positives et préventives » [3]. Le Pink Bloc « ne croit pas que le problème de violence se règlera avec des solutions répressives à court terme, mais plutôt en agissant sur les causes en développant la vie communautaire, l’entraide, la solidarité » [4]. Cette avalanche de bons sentiments semble avoir été entendue par le maire Coderre qui a d’ores et déjà promis une enveloppe de 1 million pour satisfaire à ces demandes consensuelles.

 

En fait, les deux collectifs s’opposent quant à la place de la police dans la problématique qui frappe le Village. Les Carrés Roses, sans rougir, réclament par principe une présence et une répression policières que paradoxalement leurs cousins étudiants n’ont eu de cesse de dénoncer pendant leur printemps érable. Pour les Carrés Roses, c’est la police d’abord, le social ensuite. Conception somme toute néolibérale de la gestion de la sécurité, même si le collectif réfute toute velléité de « nettoyage social », sans expliquer comment leur obsession policière ne provoquera pas un tel effet (documenté par ailleurs). Le Pink Bloc est lui, par principe, opposé à toute présence policière – du moins supplémentaire – dans le Village. Mais qui fera le travail de la police ? Le Pink Bloc ? Des travailleurs sociaux ? En ont-ils envie ? Des collectifs de citoyens bénévoles formés à l’écoute active et aux arts martiaux ? S’agira-t-il d’une forme post-moderne de milice ? Ici l’utopie vient déconsidérer l’apport d’abord social – solidaire – du Pink Bloc. Et c’est bien dommage.

 

La question des caméras de surveillance provoque la même division tranchée : pour ou contre. Pourtant, aucun des deux collectifs n’appuient leur partis-pris idéologique à l’aide d’études ayant démontrées ou invalidées l’efficacité des caméras de surveillance ou du renfort/réduction des effectifs policiers sur les problématiques sécuritaires. En fait, le manque de revendications concrètes en termes de politique structurelle vient discréditer en partie les approches respectives des Carrés Roses et du Pink Bloc (même si ce dernier est « moins pire » en la matière). Les Carrés Roses vitupèrent mais refusent de mettre les mains dans le cambouis de la plèbe urbaine : « Il appartient aux autorités compétentes de s’occuper de ces questions » [4] de classe sociale. Alors que le consensus au Pink Bloc est clair : « il faut s’attaquer aux causes et prévenir la violence plutôt que de miser sur une approche visant de nettoyage social, la répression et la criminalisation. Les solutions proposées viennent directement de la communauté unie » [3]. Une fois que l’on a dit ça, on fait quoi ? On reste désunis ?

 

Quid du soutien aux Services d’injections supervisés qui ont été accompagnés d’une baisse de la criminalité et de la violence partout où ils ont été implantés ? Quid du soutien à la décriminalisation des travailleuses(rs) du sexe et de l’usage de drogue… pénalisations sources de marginalisation et de violences ? Quid de l’obsession du déficit zéro par les gouvernements conservateurs provincial et fédéral qui ne peut avoir qu’un effet désastreux sur les budgets allouées au logement social, à l’aménagement urbain, à la culture, à la santé mentale, aux luttes contre la pauvreté, l’itinérance et la toxicomanie ? Quid de la formation policière à corriger eu égard des nombreuses bavures et du manque de compétence des agents du SPVM en terme de gestion de crise liée à la santé mentale ? Où sont les organisations communautaires dont l’expertise reste clairement sous- voire inexploitée dans ce débat ? Faudrait-il organiser des États-Généraux du Village pour aller au-delà des propositions convenues et des divisions idéologiques, afin d’unir pour vrai nos communautés autour de solutions partagées ?

 

 

[1] http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/398166/climat-de-peur-et-violence-dans-le-village-gai

[2] http://folalliee.wordpress.com/2012/03/10/jaime-notre-village/

[3] https://www.facebook.com/pinkblocmtl

[4] https://www.facebook.com/collectif.carrerose.montreal/info

 

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Sébastien Barraud, MA Anthropologie, éducateur, vice-président santé-sécurité SEPB-579, intervenant social auprès des travailleurs du sexe du Village, porte-parole de l’association Warning (prévention du VIH et santé communautaire).