Le rockumentaire My Prairie Home

Rae Spoon se dévoile

Julie Vaillancourt
Commentaires
Rea Spoon
Rea Spoon 2
  • Rea Spoon
  • Rea Spoon 2

Dans le documentaire musical My Prairie Home la réalisatrice Chelsea McMullan, pose sa lentille sur Rae Spoon. Originaire des prairies, l’artiste ouvertement transgenre, n’a jamais cessé de redéfinir, à travers ses écrits et sa musique, sont identité de genre, ou plutôt le «neutral gender». Celle qui croyait autrefois être lesbienne, est trans, s’identifiant à la neutralité du genre. Produit par l’Office national du film du Canada et acclamé au dernier Festival du film de Sundance, My Prairie Home suit Rae Spoon sur la route, en tournée, dans sa création, ses natives prairies et son voyage identitaire. Avec plusieurs albums à son actif, dont le récent, My Prairie Home, sortit en 2013, un deuxième livre, Gender Failure à paraître en avril, et un rockumentaire biographique à son effigie, Rae Spoon avoue humblement «avoir été très occupé cet hiver, ce qui est un très grand accomplissement pour un musicien, vu la saison hivernale». Entrevue avec Rae Spoon.

Comment l’aventure de My Prairie Home a-t-elle débuté?
J’ai rencontré Chelsea, il y a environ 6 ans, alors qu’elle réalisait le film Deadman.  Elle cherchait un artiste pour écrire la musique de son film, et elle m’a contacté. Je n’avais jamais fait de trame sonore pour le cinéma. Nous avons gardé contact et elle a vu une histoire en moi et a donc lancé l’idée d’un do-cumentaire musical. Par la suite, l’Office national du film du Canada s’est joint à l’aventure.
 
Dès le générique, ces images des prairies, filmées de façon inversée, par la fenêtre du train, nous mènent déjà sur la route de ta quête identitaire. As-tu pris part au processus créatif?
J’avais fait l’album My Prairie Home avant le tournage du film [éponyme] et publié un livre basé sur des pensées que j’avais écrit. Cela a donné des idées à Chelsea…c’est vraiment un drôle de processus créatif. Donc Chelsea avait déjà en sa possession l’album et le livre d’histoires, mais à partir de ce point, elle a décidé de tout, car je ne suis pas une réalisatrice!
 
Plusieurs séquences du film, comme celle de la chanson Love is a hunter, sont mises en scène comme des vidéoclips intégrés au rockumentaire.
Je crois que c’était important pour Chelsea d’intégrer des séquences musicales au film, car étant musicienne, je partage mes idées à travers la musique. C’est très intéressant la façon dont elle a construit ces séquences artistiquement et la façon dont tout ça a émergé de son imagination! Je me rappelle lui avoir dit «Alors ma tête sera encastrée dans le mur comme un orignal? ha ok!» (rires)
 
Au début du film, il y a cette scène où tu joues de la guitare dans un restaurant de Calgary,  sous le regard (surpris et/ou blasés) des gens. Était-ce mis en scène avec figurants ou improvisée?
Il n’y a pas de figurants, ce sont des gens de tous les jours. Je mange parfois dans ce restaurant, je connais les employés et j’y allais promouvoir mes albums. C’est quand même une drôle de scène… de constater la réaction des gens face à la caméra.
 
À plusieurs moments dans le film,  nous te voyons entrer dans des toilettes publiques, tant chez les hommes que chez les femmes. Pour toi, pénétrer en ces lieux, est-ce constamment une négociation de ton identité de genre, une exposition au regard des autres?
Il n’y a pas de «gender neutral washrooms» (toilettes sans genres prédéfinis) partout. Même dans les endroits où je performe. Pour ma part, je suis rarement victime de comportement violent dans les toilettes, ou de jugements des autres, comparativement à plusieurs personnes que je connais dont c’est le cas, de par leur genre plus ambigu. Parfois ça peut être bizarre, surtout lorsqu’il y a une file d’attente aux toilettes et que tout le monde me regarde. Mais ça ne me dérange pas, car je me considère comme «retraité du genre», je n’essaie pas d’être perçu par les autres, ni comme un homme, ni comme une femme, alors je m’attends à une certaine confusion de leur part…
 
D’où l’utilisation pour te qualifier du «They»…
En effet, j’utilise un pronom neutre de genre, le «They» et j’évince le Elle et Lui. 
 
Ta voix a cette qualité éthérée. Tu gagnes ta vie avec ta musique et en tant que transgenre, la voix peut être affectée par le processus de transition. Était-ce une préoccupation pour toi?
Ceux qui prennent des hormones trouvent leur voix changée, mais je n’ai personnellement jamais pris d’hormones. J’ai toujours travaillé à ce que mon corps ne soit pas un signe de mon genre. Bref, je ne cherche pas à ce que mon corps exprime une identité de genre précise. Je chante depuis plus longtemps que ma réalité trans, ça a toujours été important pour moi de faire de la musique.
 
En visionnant le film, est-ce que tu le considères comme une confession publique, de l’art, un message sur ton identité de genre, ou toutes ces réponses?
Souvent les documentaires faits à propos des trans, se concentrent sur l’identité de genre, ou un aspect de la transition. Je crois que la force du film de Chelsea, c’est qu’elle a su faire un film global sur ma relation aux prairies, incluant le fait que je sois trans. C’est très bien pour moi, car le fait d’être trans, occupe évidemment une grande place dans ma vie et au regard des autres, alors voir ma vie comme un tout et de façon plus globale dans le film, j’apprécie énormément.
 
Dans le film, tu sembles errer à travers divers paysages canadiens, comme un fantôme. Justement tu compares ta transidentité à une identité fantôme. Nous avons parfois l’impression que, malgré le titre My Prairie Home, tu es une musicienne errante, de ville en ville, seule, sans maison...
Oui…mais maintenant, je vis définitivement à Montréal! C’est certain qu’à la base je ne savais pas si Chelsea allait ou non me filmer au Marché Jean-Talon, avec mes amis…Elle a opté pour cet angle et la tournée à travers le Canada est définitivement une facette importante dans ma vie de musicienne. 
 
Tu as été élevée dans une famille très chrétienne d’Alberta et tu expliques dans le film que «le fait d’être gai était un déni de ton entrainement chrétien, un pari à prendre afin de la vivre pleinement». Tu sembles avoir bien réussi le pari! On pourrait même te comparer à un «prêcheur» du changement…
(rires) Parfois, dans mes spectacles, je lis des extraits de mes livres et ça peut s’apparenter à l’Église…Une des choses que j’ai apprises de l’Église, est l’idée de performer à travers la musique… mais je ne convertis personne à la transsexualité! (rires) 
 
Cela dit, certains jeunes trans, suite au visionnement de My Prairie Home, verront en toi un modèle positif. Te considères-tu comme un modèle?
Oui, du moins, je crois, et pour les trans en particulier, souvent victime d’exclusion. Aussi pour les jeunes en général, car il y a beaucoup d’options et on s’y perd parfois, on devrait tous être dénudés de qualificatifs à l’adoption. J’espère que le documentaire rejoindra les jeunes. Tu vois lorsque j’avais 15 ans, je me souviens avoir regardé un documentaire sur K.D.Lang sur CBC, avec le volume très bas…Peut-être que mon film fait la même chose pour quelqu’un ailleurs…C’est très amusant de le voir comme ça!
 
 
Rae Spoon, sera en spectacle à Montréal le 22 Avril à La Sala Rossa.
My Prairie Home (Chelsea McMullan, 2013, 77 min) est présentement disponible pour visionnement via le site web de l’ONF. Bande-annonce : https://www.onf.ca/film/my_prairie_home 
Gender Failure, écrit par Rae Spoon et Ivan E.Coyote, sera disponible en avril 2014. Précommande : http://www.arsenalpulp.com/bookinfo.php?index=398 
Plus d’informations sur Rae Spoon et sa musique : http://www.raespoon.com