Débat

Élections québécoises et questions LGBT

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © André Querry pour le CGLGBT
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Ils étaient une soixantaine à avoir bravé la courte mais intense tempête de neige du samedi 22 mars, pour répondre à l’invitation du Conseil québécois LGBT (CQ-LGBT) de rencontrer à la Maison du développement durable, des candidats des quatre principaux à quelques semaines des élections. Des représentants des communautés LGBT mais aussi des partisans des différents partis. Le président du CQ-LGBT avait tenu à réunir des acteurs politiques qui avaient œuvré pour les communautés LGBT ou qui avaient une très bonne connaissance des différentes problématiques. En ce sens, seul le candidat de la Coalition Avenir Québec, Alain Clavet, candidat dans Ste-Marie-St-Jacques, nouvellement venu en politique n’avait pas une réelle vision des enjeux, mais il a remercié aussi bien les participants que l’assistance d’une formation accélérée. Cependant, tout au long de son long débat, il a manifesté une grande ouverture s’étonnant encore que dans la société québécoise autant d’homophobie et de transphobie puissent exister. 

Pour ceux et celles qui suivent depuis plusieurs années les nombreuses initiatives des groupes communautaires, des chercheurs et du CQ-LGBT pour une plus grande égalité, les trois autres candidats invités étaient des figures bien connues. Pour le Parti québécois (PQ), Bertrand St-Arnaud,  ministre sortant de la Justice et ministre responsable de lutte contre l’homophobie, Kathleen Weil, députée et ex-ministre de la Justice sous le gouvernement du Parti libéral québécois (PLQ) et Manon Massé de Québec Solidaire. Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, et ce quelque soit le parti au pouvoir, ce sont les ministres de la Justice qui ont été les principaux interlocuteurs des communautés et ils ont tous témoigné d’une grande ouverture qu’ils ont souvent traduite par des actions probantes. Rappelons simplement que Katleen Weil, a été celle qui a annoncé la Politique nationale de lutte contre l’homophobie puis veillé à son adoption en décembre 2009. De son côté, Bertrand St-Arnaud, est celui qui a mis en œuvre cette politique. Il est important de rappeler aussi que ces deux ministres ont à chaque fois tenu les engagements qu’ils avaient pris auprès de nos communautés. Actuellement, le projet de loi 35, sur la modification du changement de nom et de sexe reste à l’agenda selon les deux candidats indépendamment du parti qui rentrera au pouvoir. Une politique qu’a saluée la candidate de Québec Solidaire. Manon Massé a cependant rappelé qu’un des nerfs de la guerre restait le financement des groupes communautaires, précisant que son parti s’engageait à ce que les groupes communautaires et pas seulement LGBT reçoivent un financement récurrent.

Aujourd’hui, le financement des organismes communautaires dépend des programmes définis par les ministères et des projets proposés par les organismes. Une précision qu’ont apportée les candidats du PQ et du PLQ. Pour Alain Clavet il est revenu sur le programme et le discours du chef de la CAQ, François Legault, qu’on ne pouvait envisager l’augmentation des subventions que dans le contexte d’une économie saine, ce qui n’était pas le cas du Québec actuel. « Si on arrêtait de subventionner les écoles confessionnelles, puisqu’on est dans une province qui veut se donner une charte de la laïcité, cet argent pourrait aller dans le communautaire », a affirmé Manon Massé.

Les temps de parole accordés à chacun des candidats étaient limités pour pouvoir cerner toutes les questions proposées par le CQ-LGBT, demandant des réponses courtes et parfois ne donnant pas toujours l’opportunité d’aller au bout des explications.

Cependant, si sur les moyens d’aller encore plus loin dans la lutte contre l’homophobie des divergences minimes pouvaient se faire sentir, plusieurs points ont fait l’unanimité. Comme la reconduction pour cinq autres années (2016-2021) de la politique nationale de lutte contre l’homophobie, avec comme conséquence, de s’asseoir pour faire un bilan des actions menées au regard des recommandations énoncées dans le rapport de L’égalité juridique à l’égalité sociale, vers une politique nationale de lutte contre l’homophobie. Pour Katleen Weil, il est clair que la Commission de droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) doit être impliquée comme elle l’a été lors du premier rapport. Même son de cloche de la part du ministre de la Justice sortant, il est grand temps de regarder ce qui a été fait et de corriger ce qui ne l’a pas été. Entre autres, tout ce qui touche à la transidentité, aux aînés LGBT. Manon Massé a tenu aussi à ce que la question des personnes intersexuées soit aussi prise en compte, puisqu’à ce jour dans aucun document sur les minorités sexuelles, ces personnes-là n’apparaissaient. Les trois principaux candidats ont aussi voulu souligner qu’ils travailleraient avec les groupes communautaires pour connaître les besoins spécifiques de chacun des groupes. « On ne peut pas travailler sans tenir compte de l’expertise de ceux et celles qui sont sur le terrain », a conclu Katleen Weil.

L’unanimité aussi des candidats autour de l’intensification de la lutte contre l’homophobie et contre la discrimination en milieu scolaire. Les chiffres sont éloquents, cinquante pour cent des jeunes qui sont intimidés en milieu scolaire le sont en raison de leur orientation sexuelle ou de leur non-conformité au genre. Et bien entendu,  la cyberintimidation qui actuellement cause le plus de dommage. Pour Manon Massé, le retour des cours d’éducation sexuelle serait un outil supplémentaire dans l’éducation et la lutte contre l’intimidation. « Cela permettrait de déconstruire un certain nombre de préjugés, et d’aborder les questions d’orientation sexuelle et d’identité de genre » a-t-elle ajouté. Bertrand St-Arnaud, à renchéri en disant que dès l’automne, un programme pilote d’éducation sexuelle serait mis en place dans une quinzaine d’établissements scolaires du Québec. Ce programme d’Apprentissage obligatoire se verrait étendu en cas de succès à l’ensemble des écoles du Québec.


Le lien était tissé avec un autre des grands thèmes sur lesquels le CQ-LGBT voulait que les candidats se prononcent, la formation à tous les niveaux des employés œuvrant avec le public, que ce soient la fonction publique, le système de santé et de services sociaux, l’éducation, les corps policiers. La formation serait trop succincte, deux heures seulement en technique policière par exemple, selon des personnes présentes dans la salle et donc bien insuffisante pour vraiment donner la meilleure information. Les candidats ont rappelé que leur désir était que dans toutes les formations et aussi qu’à tous les niveaux de l’éducation du primaire jusqu’au Cégep, la sensibilisation soit faite sur les minorités sexuelles. Reste les universités qui ont juridiction sur leur programme et auxquelles on ne peut imposer des programmes de sensibilisation sur les minorités LGBT, sinon les inciter à généraliser dans tous les départements des cours d’information.

Parmi les questions qui restent pendantes, se trouvent celles- qui touchent les LGBT issus des communautés culturelles. Même si la directrice générale d’Arc-en-ciel d’Afrique, Patrice Jean, a reçu un soutien de la part des candidats, Mme Katleen Weil a précisé que toutes les années qu’elle a passé à la Régie de la santé, et dans l’écoute des groupes communautaires, la question des minorités ethniques reste encore un problème au Québec aussi bien dans l’intégration à la société et à l’emploi, même si de nombreux efforts et de nombreuses initiatives avaient été prises par les différents gouvernements pour améliorer la situation.

Enfin, la transidentité qui a de plus en plus le droit de citer, qui est de mieux en mieux entendue de la part des autorités même si encore des confusions dans la compréhension des enjeux subsistent. L’adoption du projet de loi 35, en décembre dernier, devant enlever des contraintes excessives (obligations de chirurgies ou de traitements) dans la modification du changement de nom et de sexe à l’état civil doit être suivi par une série de règlements encadrant cette modification et qui doit encore être discutée par les députés avant leur application font craindre à certains représentants des groupes transidentitaires le choix de critères qui ne tiendraient pas compte de leurs recommandations. Les trois candidats ont affirmé qu’au cours du processus ceux-ci seront consultés.

Moment fort de cette rencontre quand une adolescente trans a posé la question aux candidats, à savoir si elle pouvait espérer voir la mention de sexe et de nom changé sur ses papiers d’identité avant sa majorité, puisque le projet de loi 35 a maintenu l’âge minimal de 18 ans pour demander le changement. Unanimement, les candidats ont répondu que s’il n’en tenait qu’à eux, elle pourrait obtenir dès aujourd’hui le changement. Mais comme l’a souligné Bertrand St-Arnaud, il y avait dans toutes les formations politiques des résistances, ce que l’on confirmé aussi bien Katleen Weil que Manon Massé, et qu’à l’heure actuelle, on avançait étape par étape. L’émotion était palpable dans les propos des candidats qui ont répondu à l’adolescente, convaincus des difficultés auxquelles elles étaient confrontées dans son quotidien de vivre dans un genre qu’aucun document ne reflétait. L’adolescente ouvrait la période de questions avec les personnes présentes, et beaucoup ont porté sur les questions transidentitaires. Entre autres, le fait que dans le milieu de la santé et des services sociaux, où la dysphorie de genre était encore perçue comme une maladie mentale, ou encore que le mot transphobie ne soit pas ajoutée au titre de la Politique nationale de lutte contre l’homophobie, un engagement pris par le ministre de la Justice pris il y a un an devant les représentants de la communauté LGBT ou encore que dans tous les programmes, dépliants, etc. on parle de transphobie et pas seulement d’homophobie. Des correctifs qui pourraient être apportés dans le prochain plan de lutte, et qui ne manqueront d’être suggérés lors du bilan du premier plan. Enfin, même si les personnes transidentitaires sont protégées par la Charte des droits de la personne du Québec, sous l’article de non-discrimination en raison du sexe, plusieurs d’entre elles souhaiteraient que la non-discrimination en raison de l’identité de genre soit explicitement inscrite dans la charte.

Est-ce la forme choisie par le CQ-LGBT qui souhaitait un débat très encadré dans le temps, des réponses données à chacun des candidats, est-ce le grand nombre de questions retenues par le Conseil québécois, mais de nombreux sujets ont été à peine effleurés, comme l’accès aux services de santé et aux services sociaux, les aînés LGBT, la pauvreté et l’itinérance touchant aussi des personnes LGBT ou encore la meilleure coordination entre les onze ministères concernés par la Politique nationale de lutte contre l’homophobie qui ont très peu bougé depuis sa mise en place. De même, le temps alloué à la période de questions du public a été écourtée dans la mesure où la rencontre a duré plus de trois heures.

Il n’en reste pas moins que l’initiative du CQ-LBT de réunir des représentants des différents partis politiques avait le mérite d’une part de rappeler aux élus et futurs élus les engagements pris, de même de rappeler qu’une collaboration existait entre les autorités et les groupes communautaires et qu’elle dépassait les rivalités partisanes, puisque l’ambiance et les relations entre les candidats étaient placées sous le signe du respect et même d’une certaine sympathie les uns pour les autres. Reste à savoir au lendemain des élections si parmi les différentes formations politiques, ceux et celles qui apparaissent comme des interlocuteurs privilégiés de nos communautés auront un poste, au sein de leur parti ou au sein du gouvernement, assez influent pour pouvoir consolider les actions en cours et mener à bien les résolutions prises aujourd’hui. En fait de continuer la mise en œuvre de la politique, de la soutenir, et de conserver le dialogue extrêmement fructueux entre les groupes communautaires et les décideurs.