Game Developers Conference

Un développeur appelle à rejeter les stéréotypes dans les jeux vidéo

Charles Gagné
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La Conférence des développeurs de jeux vidéo (Game Developers Conference), qui se déroulait récemment à San Francisco, offrait la possibilité aux professionnels du jeu vidéo de présenter les nouveautés technologiques mais également d’initier des débats de fond sur des problématiques diverses. Manveer Heir, du studio montréalais Bioware, y a donné une conférence intitulé «Misogynie, racisme et homophobie: où se situe le jeu vidéo?». Retour sur ces éclairante présentation. 

La Misogynie, le racisme et l'homophobie sont trois problèmes qui continuent d’exister via les messages véhiculés par les médias. Et comme le cinéma ou la littérature, le jeu vidéo en fait partie. Bien plus puissant, puisqu’il apporte une interactivité et un degré d’identification très poussé aux joueurs.

Pointé régulièrement par certaines personnes et débats (surtout sur la toile), le jeu vidéo s’en sort pourtant relativement bien, si l’on prend en compte son évolution rapide. Mais loin de se reposer sur ses lauriers, le jeu vidéo peut se positionner à la pointe de la lutte contre les discriminations. En réalité, il commence déjà à le faire, de la meilleure manière possible: en impliquant les créateurs et en passant des messages positifs naturellement. Comme le mentionnait Manveer Heir : 

«Si nous voulons commencer à faire des jeux qui abordent les notions de race, de genre et d’orientation sexuelle ou d’autres choses d’une manière positive plutôt que de tomber dans le stéréotype, de façon problématique, alors nous devons agir de façon collective. C’est, pour moi, l’un des plus importants aspects à améliorer dans l’industrie du jeu vidéo. J’y vois le plus d’espoir. Mais je vais être honnête, je pense que l’on commettra de nombreuses erreurs en route mais je ne pense pas que cela signifie que le chemin soit le mauvais. Cela signifie simplement que nous devons voir où nous allons et faire des efforts. Pour moi, ces stéréotypes contribuent à la stagnation de la créativité de notre industrie. Mais je crois aussi que nous devons rejeter les stéréotypes comme une responsabilité sociale pour l’humanité. Mon but n’est pas de montrer du doigt mais de pousser les développeurs à collaborer.»

Les développeurs occidentaux ne sont pas les seuls visés par son discours. Chaque partie du monde véhicule certains clichés de façon récurrente. Le MMO Tera propose par exemple des femmes aux tenues plus que légères ainsi qu’une race, qui provoqua la polémique, s’apparentant à des petites filles. Il faut insister qu’un jeu qui présente des stéréotypes n’implique pas forcément que l’équipe derrière sa production les cautionne. On pense à un contre-exemple avec le créateur de l’excellent Ico (Fumito Ueda), qui refuse de permettre d’incarner une fille dans ses jeux car elle serait «trop fragile, moins physique et moins apte à vivre des aventures qu’un garçon».

La plupart des jeux utilisent un héros blanc. Les minorités sont peu représentées, ou le sont souvent de façon caricaturale via des stéréotypes comme la femme en détresse, l’homosexuel efféminé ou le criminel basané. Bien entendu, les autres médias utilisent les mêmes ficelles mais les créateurs possèdent une responsabilité sociale dans le média qu’ils utilisent. Heir pointe également l’impact de ces stéréotypes sur le marché du jeu vidéo. Argument important puisque de nombreux freins à des prises de risque ou à la créativité viennent des soutiens financiers.

« Je trouve ça très cynique de penser que notre public n’est pas assez intelligent pour être capable d’accepter d’incarner et de diriger un protagoniste gay ou une femme plus affirmée dans des jeux où elle n’aurait pas qu’un rôle d’objet sexuel mais plutôt une personnalité plus élaborée que simplement servir d’aide aux hommes. Les autres médias fournissent de nombreux exemples à suivre. Pourquoi devrions-nous rejeter ces stéréotypes? Non seulement pour éviter d’être fainéant, mais aussi pour éviter d’être ennuyant. Nous jouons à de nombreux jeux qui utilisent les mêmes stéréotypes. J’en ai marre de voir les mêmes histoires avec les mêmes types de personnages. Je sais que je ne suis pas le seul, je rencontre beaucoup de personnes qui partagent mon avis. Pour moi, ces stéréotypes contribuent à la stagnation de la créativité de notre industrie. Mais je pense aussi que nous devrions les rejeter par responsabilité sociale envers l’humanité. Je veux que notre industrie cesse d’avoir peur… Trouvons un moyen d’aborder la perception sur les minorités et les majorités, tout comme sur la perception des races, genres et orientations sexuelles ainsi que toute autre forme d’injustices sociales que nous avons dans le monde. »

Le dernier design de Lara Croft dans Tomb Raider s’éloigne drastiquement de la bombe sexuelle, qui en devenait un argument marketing donnant une image négative de la communauté des joueurs. Sa carrure correspond pourtant toujours aux dictas de la mode féminine, avec une silhouette très fine (contrairement aux aventuriers en général très musclés), créant d’énormes complexes chez les femmes. Encore une fois, l’image de la femme en général mériterait une sérieuse remise en question, comme le prouve des projets récents pour vendre une poupée Barbie aux mensurations réalistes.

Lee, le héros de la première saison de The Walking Dead, commence l’aventure comme un criminel (peut-être innocent) noir. Les joueurs découvriront en lui un héros courageux et juste, loin des clichés sur la communauté afro-américaine. La deuxième saison pousse plus loin en permettant d’incarner Clémentine, une petite fille également afro-américaine. Sans que cela ne choque les joueurs. Mais aussi sans susciter de réactions des associations féministes ou anti-racisme.

«Nous ne devrions pas utiliser le réalisme comme une excuse. Car énormément de jeux sont loin du réalisme. [...] Si nous voulons créer des jeux intéressants, si nous voulons éviter de tourner le dos à une portion importante de notre public potentiel, si nous voulons avoir un média qui a du succès et qui n’est pas bloqué au stade de l’adolescence, alors nous devons arrêter d’utiliser l’excuse du réalisme pour l’utiliser avec responsabilité.»

Mass Effect, pourtant destiné à un public large, aborde de nombreuses romances et permet d’incarner un homme ou une femme, qui choisit d’aimer les hommes, les femmes, les deux, voire même des extra-terrestres, sans que cela n’ait d’influences sur l’aventure. Ces possibilités ne sont pourtant pas mises en avant par les développeurs, ni par les joueurs, car elles s’insèrent de façon naturelle dans l’expérience de jeu. Le réalisme est utilisé par le jeu pour montrer un futur où les stéréotypes sur l’orientation sexuelle ont presque disparu. Certains joueurs ont pourtant vivement désapprouvé l’homosexualité et la bisexualité (pourtant facultatives) dans le jeu ainsi que le fait qu’incarner une femme ne change rien au déroulement du jeu…

Heir conclut son discours en appelant les développeurs à réfléchir et à s’engager dans cette lutte pour améliorer le jeu vidéo.