Bucarest

Pour vivre gai, vivons cachés

Etienne Shoeffel
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Dépénalisée en 2001, l’homosexualité reste un sujet tabou en Roumanie. Dans un pays où la religion orthodoxe est très influente, la plupart des homosexuels préfèrent vivre cachés. Même si les mentalités tendent à évoluer.

Ils cultivent la discrétion à Bucarest. Ici, pas de « Marais » à la roumaine. Seuls deux bars-boites sont connus pour être des lieux gais dans la capitale roumaine. La majorité des homosexuels préfèrent taire leur orientation sexuelle.

 

« C’est une honte d’être gai ici »

À 25 ans, Alex* n’est pas à l’aise avec son identité. « C’est une honte d’être gai ici. Je reste discret sur la question. Les gens sont mauvais et fous. Je ne veux pas avoir affaire à eux », confie le jeune homme, qui travaille dans le tourisme et dit craindre « les homophobes “.

Sur la question, le pays fait preuve de puritanisme. Selon un sondage de 2011, près des trois quarts des Roumains déclarent ne pas vouloir d’un homosexuel au sein de leur famille, et la moitié n’en veut pas davantage sur son lieu de travail.

Des chiffres à nuancer pourtant, car les mentalités évoluent. Ioan*, 24 ans, vit sa sexualité au grand jour malgré les violences qu’il a déjà subies. «Bucarest est quand même une ville plus gay friendly que le reste du pays. Je ne dis pas à tout le monde que je suis gai, mais si on me pose la question, je ne le nie pas». Consultant financier, il a fait une partie de ses études à Londres. «La Roumanie s’ouvre sur la question. Mais nous sommes encore loin de l’Europe de l’Ouest», confie-t-il.

 

La drague en ligne comme alternative

Pour Daniela Prisacariu, de l’association LGBT roumaine Accept, il est plus facile d’être lesbienne que gai en Roumanie. «Ici, il y a une culture de la masculinité. Les homosexuels hommes prennent des risques en abordant des inconnus dans la rue. C’est plus facile de faire des rencontres via des sites internet spécialisés qui sont très populaires», explique la militante. «Si une fille en aborde une autre, celle-ci l’ignorera ou rira si elle n’est pas intéressée», poursuit-elle.

L’association Accept organise la Gay Pride roumaine depuis 2005. Une marche qui a réuni l’an dernier 400 personnes. Certaines y viennent masquées par peur des représailles ou d’être reconnues dans la rue. «Mais ils sont de moins en moins nombreux à venir incognito», confie Daniela Prisacariu. Les clichés restent pourtant fortement ancrés. «Les journalistes vont filmer uniquement les drag-queens alors qu’il y en a deux ou trois dans tout le cortège », confie-t-elle.

Éduquer pour accepter

Accept revendique l’égalité des droits. «Ce qui implique bien sûr le Pacs et le mariage». Deux avancées que l’association n’attend pas avant plusieurs années. «Dans une optique très optimiste, je dirais que le Pacs pourrait être voté dans cinq ans”, affirme Daniela Prisacariu.

Une prudence partagée par le député écologiste progai Remus Cernea, qui a présenté un projet d’union civile au parlement en 2013. Un texte qui a récolté seulement deux voix en sa faveur lors du vote. “Globalement, il y a un fort niveau d’intolérance dans notre pays”, analyse le député.

Pour Accept, l’égalité des droits passe par l’éducation, notamment des jeunes. Car l’arsenal législatif — la dépénalisation, en 2001, et les lois anti-discriminations — existe déjà. «Il faut que les homosexuels sachent qu’ils ont des droits. Que les personnes qui les discriminent prennent des risques”, déclare Daniela Prisacariu.

Conchita Wurst invitée à la Gay pride

Sous Ceausescu et dans les dix années qui ont suivi sa chute, de nombreux homosexuels ont été envoyés en prison sur ce seul motif. “Lors de la Gay Pride, certains opposants très conservateurs organisent la « Marche de la normalité » simultanément. Ils n’hésitent pas à brandir des portraits de Ion Antonescu, qui a déporté juifs et homosexuels durant la guerre, en même temps que des icônes orthodoxes”, confie Remus Cernea, qui a participé à huit défilés de la Gay Pride roumaine.

Sa prochaine édition aura lieu le 7 juin, à Bucarest. Le député y a invité la gagnante autrichienne de l’Eurovision, Conchita Wurst, qui n’a pas encore donné sa réponse. Paradoxalement, la Roumanie lui a accordé son troisième meilleur score lors du show.

 

*Les prénoms ont été modifiés